THE ROSE’S HOUSE – CHAPITRE 1

 

– CHAPITRE 1 –

 

Ce taf de merde est enfin terminé. Je sors de l’infâme bâtiment gris. Il fait beau. Le soleil tape fort en ce début de juin. Le ciel est bleu, limpide. Je prends une grande inspiration alors qu’une brise légère ébouriffe ma queue de cheval.

Les autres ouvriers sont déjà partis. Personne n’aime traîner ici. On se contente de faire nos sept heures de boulot et de partir. Je m’étire et fais rouler mes muscles tendus après être restée debout à trier des artichauts. Ce n’est pas mon premier poste en usine mais à chaque fois, je suis dégoûtée. L’élevage de cochons m’a fait devenir végétarienne pendant deux ans. Aujourd’hui, j’en consomme à nouveau mais uniquement lors d’invitations en extérieur. Il n’y a plus de viande chez moi.

— C’était ton dernier jour ici si je me trompe pas ?

Je me retourne. Jack est en train de griller une cigarette. Brun, grand, un sourire charmeur, il a l’habitude d’avoir les filles à ses pieds. C’est le petit chouchou de ces dames. Il les fait toutes tomber, toutes sauf moi. Il s’est donc fait un défi personnel de m’obtenir. Le pauvre ne sait pas que c’est peine perdue. Il n’est pas mon type.

— Yep ! Enfin délivrée !

Je libère mes cheveux bruns méchés de bleu qui cascadent sur mes épaules. C’est mon premier geste dès que je sors d’ici. Il me montre sa cigarette pour savoir si je veux tirer dessus. J’accepte. Je fume occasionnellement mais fêtons mon dernier jour dans ce trou à rat.

Prendre la première taffe me fait du bien. Je ferme les yeux et profite du soleil.

— La saison ne fait que commencer pourquoi tu pars ? J’ai entendu les chefs et tu bosses hyper bien. La boîte d’intérim t’a proposé un autre contrat en plus !

Je grogne et risque un coup d’oeil vers lui. Il me dévore du regard. C’est sans doute le combo veste motarde, grosses bottes et jean qui lui fait de l’effet. Les mecs adorent ou détestent le fait que je fasse de la moto. Jack fait partie de la première catégorie.

— Je suis mes envies. Et clairement, je n’avais pas envie de continuer ici. Les gens se contentent du peu qu’ils ont. Moi je peux pas. Des boulots de merde, il y en a plein. Alors, pourquoi se restreindre à un seul ?

Il m’observe, pensif. Je sais que lui est en CDI intérim donc il peut travailler plus longtemps pour une entreprise que les dix-huit mois réglementaires. Je sais que ça fait presque deux ans qu’il bosse ici. Jack est un coq. Cet endroit est sa basse-cour. Tout le monde s’agenouille face à lui. On lui déroule le tapis rouge. Même les chefs l’apprécient beaucoup. Il ne peut pas comprendre mon raisonnement.

— On m’a dit que tu fais plus de trois quarts d’heure de route pour venir. Tu commences à faire le tour des boulots de merde visiblement…

Je ferme de nouveau mon oeil pour ne pas lui donner satisfaction. J’adore vivre dans la campagne bretonne. Le cadre de vie est idyllique mais il est vrai que je commence à faire le tour de tous les boulots du coin. Qu’est-ce que je pourrais faire de plus ? Je suis propriétaire de mon appartement et il a une grande valeur sentimentale. Jamais je ne pourrai le vendre.

— Je préfère faire de la route que continuer à travailler ici.

Je tire une dernière fois sur ma cigarette avant de la mettre dans le cendrier à côté. Jack m’observe, toujours pensif. Puisque je ne compte pas m’éterniser ici, je me dirige vers le parking. Il a un mouvement de surprise avant de m’emboîter le pas :

— T’es une sauvage, toi !

Je hausse un sourcil. Pourquoi les hommes se sentent-ils obligés de sortir cette phrase avec un air un peu salace ? Je ne vois juste pas l’intérêt de rester près de lui alors que nous n’avons aucune chose à nous dire. Les gens prennent ça pour de l’impolitesse ou de l’irrespect, moi je considère qu’on s’épargne un moment gênant.

Que répondre à ça ? Jack m’a jugée sur mon look d’adolescente et doit penser que j’ai à peine la vingtaine plutôt que mes vingt-six ans. Cela ne me dérange pas, j’y suis habituée. Les gens sont surtout surpris quand je ne me comporte pas comme l’âge qu’ils m’ont donné.

Je sors les clés de mon sac et me dirige vers l’abri protégé pour les motos. C’est en réalité une tôle posée sur quatre gros poteaux. Comme il n’y a pas de murs, dès qu’il pleut, les motos sont trempées.

Il ne reste que la mienne, une Triumph 1200 Bobber. Un look rétro, des courbes avec une gueule agressive, un noir brillant, un pot d’échappement imposant et le siège presque sur la roue arrière, je l’adore. Elle m’a coûté un bras mais c’est le meilleur achat de ma vie.

Jack m’a suivie, sans trop savoir quoi dire pour relancer la conversation. Jusqu’au bout, il pensait me mettre dans son lit. Je sais que beaucoup ont parié dessus. Dommage pour les fans du play-boy, il rentrera bredouille.

J’enfourche ma moto avant d’enlever la béquille et de la reculer pour la sortir du minuscule abri. Il paraît maintenant paniqué. Il s’est trop reposé sur ses acquis en pensant que je lui tomberais dans les bras. Le pauvre déchante un peu.

— Je peux prendre ton numéro ?

Son ton sûr de lui a laissé place au stress. Sa proie est en train de prendre la poudre d’escampette. Je me contente de le toiser avant de sortir mes lunettes de soleil et mon casque de mon sac à dos.

— Sans façon. Les tombeurs dans ton genre ne m’intéressent pas. Le fait que tu aies couché avec la moitié de l’usine n’aide pas.

Il accuse le choc. Que croyait-il ? Ce n’est pas parce que je n’ai pas d’amis ou même de vagues connaissances ici que je n’entends pas. On apprend beaucoup de choses à observer les gens. Je connais un tas de petits secrets inavouables.

— Façon, tu te la pètes trop, siffle-t-il.

Ah le fameux ego blessé des hommes… Il suffit d’un rien pour les heurter. Je me contente de mettre mes lunettes et mon casque avant de faire vrombir le moteur. Son doux ronronnement m’enveloppe. Pourquoi avoir besoin des hommes quand on a une moto ?

Je le plante là et quitte le parking en quelques secondes. Il me faut à peine deux minutes pour rejoindre l’autoroute. Avec ce temps magnifique, c’est compliqué de respecter la vitesse réglementaire. J’ai envie de pousser l’accélérateur, d’aller toujours plus vite et de me laisser porter. Il faut vingt-cinq minutes avant d’atteindre les routes nationales et de pouvoir réellement me faire plaisir. Entendre le moteur rugir et jouer avec dans les virages me permet de me détendre et de laisser derrière moi cette énième expérience de boulot. J’enchaîne les boulots comme un amant insatisfait. Je sais que ma vie n’est pas stable. Cela ne me dérange pas vraiment. De toute manière, personne ne m’attend chez moi. Mes parents sont décédés, je n’ai presque pas d’amis ni de relations amoureuses sérieuses. Un fantôme. Parfois c’est ce que j’ai l’impression d’être. Je me contente d’être présente, d’errer et d’attendre quelque chose de mieux.

J’arrive chez moi avec de l’avance. La moto trouve sa place dans la cour pavée. Elle est déjà encombrée d’un vélo rose avec des petites roues, d’un minuscule barbecue, d’une table et de quelques chaises posées dans un coin. C’était auparavant une grande maison de maître qui a été divisée en trois appartements. Je possède celui du haut.

Je monte les deux étages et entre chez moi. Mes voisins sont adorables, au premier, c’est une vieille femme âgée. Je lui fais ses courses quand elle est trop fatiguée. Au rez-de-chaussée, un papa célibataire dont je garde sa fille quand il doit bosser.

Il est vingt et une heures, le son des télévisions s’entend des autres appartements. Nous sommes vendredi soir et je me demande si je ne ressortirais pas. Pas envie de rester seule chez moi. Je pose mon casque sur le petit guéridon, ma veste sur le porte-manteau et enlève mes bottes imposantes. Après un passage aux toilettes, je me dirige vers la pièce centrale. Elle est plutôt spacieuse avec un coin cuisine délimité, une petite table en bois et quelques vieilles chaises en paille, un canapé gris foncé avec son tapis taché et la grande bibliothèque qui prend une partie du mur.

Mon estomac proteste bruyamment. Je grogne et me dirige vers le frigo. Il est vide. Dans un soupir, je récupère la dernière tranche d’emmental, une tomate en train de se flétrir, de la mayonnaise, un fond de salade et une bière. Je fouille dans le placard pour trouver deux tranches de pain de mie que je mets dans le grille-pain, coupe un oignon et sors la boite de cookies. En quelques minutes, un sandwich est constitué, ma bière est entamée et les cookies m’attendent sagement.

J’allume l’ordinateur trônant sur ma table basse. Je ne possède pas de télévision et encore moins le smartphone dernier cri mais pour cette machine, j’y ai mis le prix. C’est la seule chose moderne de mon appartement.

Je lance la série Stranger Things en version originale avant de croquer dans mon sandwich. Une deuxième bière suit la première. Mon téléphone émet un bip sonore. Je l’observe. Mon répertoire doit être constitué de dix numéros maximum. Je sais déjà qui m’envoie un sms.

[LAURIE]

« On sort ce soir ? »

 

Laurie est ce qui se rapproche le plus d’une amie. Pas le genre à s’épancher sur nos vies ou les soucis du quotidien, on se contacte uniquement pour sortir. Cet arrangement nous convient parfaitement.

Elle lit dans mes pensées. On se donne rendez-vous à vingt-trois heures dans notre bar habituel. Je file sous la douche et échange mon jean et mon tee-shirt pour un petit top laissant apparaître mon ventre plat et un short en simili cuir. Dans la salle de bain, je termine ma bière en coiffant mes cheveux. Les ondulations bleues et brunes rendent bien.

Je sors, croque dans un cookie avant de me diriger vers l’entrée et de fouiller le meuble de rangement. J’opte pour des bottes lacées un peu moins imposantes que les quotidiennes, la même veste noire renforcée dans le dos ainsi que mon sac et mon casque.

Je quitte mon appartement avec discrétion. Arrivée en bas, je pousse ma moto et la sors de la cour pour éviter de réveiller Emma, la petite locataire du rez-de-chaussée. Le casque mis, je démarre la moto et file dans la nuit. Le soleil est couché. Conduire dans l’obscurité ne me gêne pas. Cela fait quatorze ans que je vis ici et connais la route comme ma poche.

Quinze minutes plus tard, je me gare et me dirige vers l’entrée du bar. Laurie m’y attend déjà et discute avec Patrick, le videur. Habillée de cuissardes noires, d’une jupe aussi courte que rose bonbon, d’un haut laissant apercevoir son piercing au nombril, elle ne passe pas inaperçue. Ses cheveux blonds décolorés ont retrouvé leurs racines brunes et son maquillage tapageur masque ses yeux marron. Son visage est plutôt quelconque et oubliable, elle a donc tout misé sur sa plastique. Ses seins manquent d’exploser son tee-shirt deux tailles trop petit et son cul est joliment mis en valeur.

Elle me sourit et fait de grands gestes en m’apercevant. Je lui fais une bise à elle ainsi qu’à Patrick. Il détaille ma tenue :

— Que t’arrive-t-il ?

— J’ai fini mon contrat d’intérim. Je me suis dit que ça méritait une tenue spéciale !

Laurie la détaille et approuve. Elle aime toujours les fringues courtes donc ça ne m’étonne pas.

Nous entrons. Les lumières pulsent. La musique est encore à un seuil tolérable. Il y a déjà du monde. Le barman, Corentin, prend mon sac et mon casque avant de me servir une pinte de bière brune et un mojito à Laurie. L’avantage de venir régulièrement ici est d’avoir nos petites habitudes.

— Ce soir, je rentre avec un mec, me souffle-t-elle à l’oreille.

Son haleine m’informe qu’elle n’en est pas à son premier verre. Ce n’est pas moi qui lui jetterais la pierre. J’acquiesce et elle me fait un grand sourire avant de m’entraîner sur la piste, nos verres à la main. Nous nous déhanchons. Très rapidement, elle se met à se frotter contre moi.

Laurie a remarqué que le coup de la danse très chaude entre amies lui permet de choper bien plus vite. Elle est pourtant cent pour cent hétéro mais il lui arrive de m’embrasser quand elle a trop bu ou veut émoustiller les hommes qui nous observent. Étant bi, ça ne me dérange pas. Nous avons une étrange relation mais elle fonctionne bien comme ça.

Nos verres se terminent et sont remplacés par d’autres. L’alcool se met à me monter doucement à la tête. Mon amie met ses mains autour de mes épaules et ondule de plus belle. Nous sommes l’attraction principale ce soir. Je m’en fiche. Contrairement à elle, je ne fais pas ça pour recevoir l’attention masculine. C’est le seul moyen que j’ai trouvé pour décharger ma tension, ma tristesse et ma mélancolie. Nos sorties me permettent de lâcher prise.

Laurie se penche vers moi et m’embrasse. Sa langue se met à jouer avec la mienne sous les sifflements de plusieurs hommes. Elle se sépare de moi en gloussant. J’observe son regard un peu vitreux. Son rouge à lèvres rose a un peu bavé. Je l’essuie délicatement et elle me souffle :

— Julie ?

— Oui ?

— Tu crois qu’un jour tu me feras un vrai sourire ?

Je fronce les sourcils sans vraiment comprendre où elle veut en venir. Je veux me séparer d’elle pour boire un verre mais elle garde ses mains autour de mes épaules.

— Tu as l’air si triste… Même tes sourires sont tristes. Un jour tu crois que tu me feras un vrai sourire joyeux ?

La sensation de légèreté disparaît en un instant. Elle ne me retient pas alors que je m’éloigne pour boire. Un prétendant prend la relève pour danser avec elle. Un autre s’approche de moi et je le toise avec animosité. Il fait demi-tour aussitôt.

Ma gorgée de bière a du mal à passer. Laurie a raison. Je ne me suis jamais remise du décès de mon père quand j’avais douze ans ni de celui de ma mère à vingt. J’erre dans une demi-vie. Je n’ai plus jamais été heureuse. Rien ne me donne envie de continuer. Faute de courage, je continue à vivre mais c’est plus par faiblesse que par réelle envie. Il est si dur de s’apercevoir de la pauvreté de son existence.

Je me rapproche du comptoir. Même s’il y a du monde, Corentin s’avance vers moi et me demande si je veux autre chose :

— Une bière !

Il avise mon air un peu morose et me fait signe de le rejoindre derrière le bar. Je le remercie. Finalement je termine la soirée à l’aider. Ils ne sont que deux et le bar est plein. Vers cinq heures du matin, il ne reste plus grand monde. Laurie est partie il y a deux heures avec un homme aux muscles proéminents mais au cerveau vide.

Corentin se penche vers moi et embrasse ma joue pour me remercier. Il me demande si je veux rentrer chez lui. Ce n’est pas la première fois qu’on couche ensemble. La mélancolie ne m’a pas quittée de toute la soirée. Me perdre dans ses bras serait peut-être une meilleure méthode. J’opine.

 

***

 

Quand la sonnerie d’un téléphone me sort des songes, je grommelle. La musique de Pac-man retentit joyeusement. J’avise l’heure : huit heures trente. Qui ose m’appeler à cette heure, un samedi matin ? Un numéro inconnu. Habituellement, je raccroche mais un peu vaporeuse, je réponds. Corentin à côté de moi se contente de bouger légèrement.

— Allô ?

— Mademoiselle Lefevre ? Bonjour, monsieur Martin, notaire. Je suis navré de vous contacter pour vous annoncer cette mauvaise nouvelle mais votre grand-mère nous a quittés cette semaine.

Je fronce les sourcils. Les dernières traces d’alcool traînent encore dans mon esprit. Comment a-t-il eu mon numéro de téléphone ? Je n’ai pas de grands-parents. Ils sont tous décédés.

— Ma grand-mère ?

— Oui, Simone Petit. Vous êtes son unique héritière. Vous êtes l’heureuse propriétaire de la demeure familiale nommée The Rose’s house.

Il me laisse un temps pour répondre mais rien ne me vient à l’esprit. Trop d’informations, un manque de sommeil flagrant et l’alcool ne font pas bon ménage. Il renchérit :

— Nous vous attendons lundi pour la lecture du testament et régler les dernières volontés de madame Petit.

Mon cerveau émerge enfin des vapeurs d’alcool.

— Mais la maison se situe où ?

— À Majes, dans le département des Deux-Sèvres. Vous êtes disponible ?

J’acquiesce. Il me donne l’adresse exacte du cabinet ainsi que le rendez-vous fixé à onze heures. Il raccroche avec un soulagement perceptible. Je pose mon téléphone sur la table de chevet, toujours assise dans le lit. Corentin grommelle :

— C’était pour quoi ?

— Je viens d’hériter d’une vieille maison familiale…

Serait-ce un signe du destin ?

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