QU’EST-CE QUE J’ATTENDS POUR ÊTRE HEUREUSE ? – CHAPITRE 1

– CHAPITRE 1 –

Lundi 6 avril : le début des emmerdes

     Je m’appelle Séraphine.

     Sé-ra-phi-ne.

     Séraphine Moreau.

     Vous pensez que mes parents voulaient déjà ma mort à ma naissance ? Ou en tout cas, ils ne me voulaient clairement pas du bien. Alors, je sais, vous allez vous dire, Séra, c’est pas si mal comme prénom, y’en a qui s’appellent Kévin ou Jordan. Je sais.

     Mais quand même, Séraphine, c’est pas ouf. Mon prénom rime avec paraffine. Et même mon diminutif n’est pas génial : Séra. Je suis la conjugaison du verbe être au futur ou du verbe serrer au passé. Après si on veut voir le bon côté des choses, j’ai la magnifique chance de pouvoir être deux verbes à la fois. Ce n’est pas beau ça ?!

     Oui j’aime bien être optimiste. En même temps, j’en ai besoin dans ma vie. Presque trente ans, pas l’ombre d’un homme mignon qui me ferait vivre le grand amour, mon boulot ne m’épanouit pas, j’ai au moins dix kilos en trop, mon meilleur ami est avec une fille que je ne peux pas voir, ma meilleure amie, elle, veut me mettre en couple avec son frère depuis des années. Pour compléter ce tableau idyllique et ma presque situation de vieille fille, je n’ai pas de chat mais celui de ma voisine vient tellement souvent chez moi qu’il a sa gamelle avec des croquettes, de l’eau et sa litière.

     Mes parents étaient peut-être devins et m’ont donné un prénom merdique car ils savaient qu’il serait à l’image de ma vie. C’est mon cher géniteur qui voulait impérativement ce prénom alors qu’il nous a abandonnées après ma naissance. Ah si je le retrouve… Je le tue.

     Avec un soupir, je lève mes grosses fesses de mon beau canapé gris taupe et vais ouvrir ma baie vitrée. Tigrou, le chat roux de ma voisine miaule. Il passe sa vie à enjamber nos balcons qui sont côte à côte et à squatter chez moi. Après s’être frotté contre ma jambe, il entre dans mon appartement puis part dans la cuisine pour manger.

     Les rayons du soleil bordelais réchauffent agréablement la pièce. Je tire les rideaux violets pour mieux laisser entrer la lumière et la chaleur. On ne se croirait pas en avril. Les températures sont clémentes cette année et il fait bon. Je retourne m’asseoir, une émission de télé-réalité à la télévision. Je regarde ce type de programme pour me sentir plus intelligente en ricanant des candidats mais j’ai plutôt l’impression de régresser. Pour autant, j’aime bien suivre les embrouilles et ne loupe aucun épisode.

     Étant dimanche, ce sont les rediffusions de la semaine que j’ai déjà vues, mais faute de mieux, je les regarde à nouveau. L’ennui me submergeant, je me saisis de la boite à vernis cachée sous ma table basse. Quelle couleur vais-je bien pouvoir porter ? J’opte pour un petit bleu électrique très joli.

     La manucure me prend bien une demi-heure. Un petit moment rien qu’à moi. Quand la notification d’un message retentit, j’ai pratiquement terminé. Un coup d’œil m’apprend que c’est Camille, ma meilleure amie depuis maintenant huit ans. Elle a envoyé le message sur notre groupe avec notre meilleur acolyte Lucas. Elle a une grande nouvelle à nous annoncer et veut savoir quand nous serons libres. Je n’ai pas grand-chose de prévu mais monsieur est occupé lundi soir, madame ne peut pas mardi, nous décidons donc de nous voir mercredi soir près de la Place du Parlement dans le bar où nous avons nos habitudes.

     Cette nouvelle me met en joie. Quoi de mieux pour commencer la semaine qu’une sortie avec les deux êtres les plus merveilleux de la Terre ? Et j’exagère à peine !

     La soirée passe tranquillement et je la termine devant la télé, à manger le reste de ma pizza commandée hier soir, Tigrou à mes côtés en train de dormir. Je hais le dimanche soir, ça me rappelle mon enfance où c’était le retour à l’école le lendemain, mais il passe toujours mieux avec de la nourriture grasse et une boule de poil ronronnante.

***

     Le lendemain matin, le réveil est compliqué. Pourquoi faut-il se lever aussi tôt pour aller travailler ? Au bout de la troisième alarme, je l’arrête, puis dans un grognement, file à la salle de bain. Visiblement, l’architecte de l’appartement avait oublié de placer les toilettes et a  décidé de caser ça dans ma minuscule salle de bain. Je peux donc presque faire caca et prendre ma douche en même temps. C’est un concept, mais je suis moyennement fan.

Une fois sortie de la douche, je soupire. Il est compliqué de maîtriser mes épais cheveux châtains. Ils semblent être doués d’une conscience propre et chaque matin ils me rappellent bien qui commande. Et ce n’est pas moi.

     Même mes yeux marron m’envoient un message de détresse quand je croise mon reflet dans le miroir. Pourquoi ai-je un physique si quelconque ? C’est vrai, j’ai un prénom moche mais la vie aurait pu être clémente de ce côté-là. Et puis mes petits bourrelets qui semblent avoir pris place sur mes hanches… J’oublie mes grosses cuisses et mon ventre trop gros aussi… Bon sang, il faut vraiment que j’arrive à motiver Camille pour aller faire du sport. Nous avons bien fait de la course à pied le premier week-end de janvier pour lancer nos bonnes résolutions, hélas la motivation a disparu en même temps que les dernières traces d’alcool dans notre organisme.

     Je me maquille donc pour camoufler mes cernes, agrandir mon regard, jouer sur les ombres pour affiner mes traits et cacher la banalité de mon visage. J’ajoute un beau rouge à lèvres carmin pour rehausser tout ça. Le maquillage est vraiment miraculeux. N’importe qui de moyennement beau peut ainsi devenir agréable à contempler. Je remercie chaque jour le Seigneur de me rendre plus sympa. Je termine ma routine en m’attachant les cheveux pour masquer la misère et me voilà prête.

     Habillée d’une petite jupe fluide bordeaux, d’un gros pull à col roulé blanc avec des collants et mes bottes noires, je me sens prête à commencer cette nouvelle semaine. Il fait beau, les oiseaux chantent et avec de la chance, mon patron sera au bureau aujourd’hui. Deux semaines que nous sommes sans nouvelles de lui et il filtre nos appels. Étant la secrétaire de la petite société de plomberie “Adieu les fuites” (oui le nom n’est pas fameux), je me charge des rendez-vous clients. Mon patron et Tony s’occupent des réparations mais avec une personne en moins, c’est compliqué à gérer.

     Je marche quelques minutes jusqu’au tram, attendant qu’il passe. Il n’est pas bondé mais plus aucune place assise. Heureusement mes bottes sont confortables. Avec mes écouteurs dans les oreilles, je laisse Beyoncé m’emporter.

     Vingt minutes plus tard, je descends à mon arrêt et marche dans une petite rue qui ne paie pas de mine. Nos locaux sont au-dessus d’une boutique spécialisée dans le son. L’isolation étant assez mal faite, nous avons donc le droit à des bandes-sons parfois originales. Le jour où ils ont mis Patrick Sébastien restera longtemps gravé en moi.

     Après un périple d’une demi-heure, j’arrive enfin dans notre cagibi. Constitué d’une pièce centrale avec une kitchenette et un peu plus loin des toilettes, il n’est pas très grand. Nous avons juste la place de mettre deux bureaux et une étagère. La kitchenette nous permet de préparer un café et parfois un déjeuner.

     Les murs blancs sont assez vides, il n’y a pas de décoration et le chauffage est capricieux, donc mon siège est recouvert d’un immense pull pour tenir chaud. Initialement, c’est un studio pour les étudiants mais mon boss, monsieur Gérard, s’arrange avec un de ses amis pour nous le louer. Je ne suis pas certaine que ce soit tout à fait légal mais le loyer est bien plus faible qu’un local commercial.

     Pas de patron en vue… Ah… Nous entrons dans notre troisième semaine sans nouvelles et je commence à vraiment m’inquiéter. Il prévient toujours quand il prend des vacances, même si ça fait longtemps. La société n’a jamais bien fonctionné, nous sommes toujours en train de courir après l’argent et à payer en retard nos factures mais nous nous en sortons. Enfin… Là ça commence à être difficile.

     Je m’assois à mon bureau, allume le dinosaure qui me sert d’ordinateur tandis que le premier café de la journée coule dans la vieille cafetière. Il n’est pas bon du tout mais il tient éveillé. J’arrive toujours à huit heures trente pour éviter l’afflux d’appels arrivant à partir de neuf heures.

J’en profite pour ranger mon bureau. Une fois les papiers rangés, mes tasses lavées et mes stylos dans leur pot, je vois enfin la couleur bois du meuble fatigué. Le café est prêt, l’ordinateur allumé, je peux donc officiellement commencer à traiter mes mails.

Quand la grande aiguille arrive sur le neuf pile, le téléphone sonne. Waouh, je n’avais encore jamais vu une telle ponctualité.

     — Bonjour, société Adieu les fuites, que puis-je pour vous ?

     — Bonjour, service contentieux de votre banque, nous aimerions avoir monsieur Gérard pour discuter de mouvements suspects sur le compte bancaire de la société Adieu les fuites.

     La voix masculine au bout du fil a l’air plutôt enjouée. Un bon lundi qui commence pour lui mais ce n’est clairement pas mon cas. Non… Non. Ce n’est pas ce que je suis en train de penser. Il a la tête sur les épaules. Il ne ferait pas ça.

     — Cela va faire trois semaines que nous n’avons plus de ses nouvelles. Je suis sa secrétaire, Séraphine Moreau. Est-ce que vous pouvez m’en dire un peu plus ?

     Le silence au bout du fil est éloquent. Il confirme toutes mes craintes.

     — Mademoiselle Moreau, je vais vous mettre en lien avec le tribunal de commerce de Bordeaux. Vous avez de quoi noter ?

     Mon patron s’est fait la malle avec les maigres finances de l’entreprise. Après avoir raccroché avec le service contentieux de la banque, je contacte le tribunal et les prud’hommes qui prennent en charge le dossier. C’est le début des emmerdes.

     Tony passe au bureau ce soir, je lui annoncerai la nouvelle. Il va être dévasté. Je vais devoir le réconforter alors qu’il va pleurer chaudement sur mon épaule. La cinquantaine, père de quatre enfants, il adore son travail et en a besoin pour nourrir sa famille. Comment va-t-il gérer ça ? Comment est-ce que je vais faire ? Certes, je supporte des retards de salaire depuis deux ans mais là ça va être différent.

     D’après la personne que j’ai eue au téléphone, les procédures vont être accélérées pour nous mais notre dossier va devoir passer devant des juges avant que nous puissions toucher l’argent des assurances qui vont prendre en charge nos salaires.

     Le reste de la journée, je le passe au téléphone à raconter encore et encore la même histoire, à expliquer que mon enculé de patron ne vient plus et ne répond pas au téléphone. J’explique l’état des finances, le nombre d’employés, nos bénéfices… Bref, j’essaie de sauver les meubles, et avec, mon salaire et celui de Tony.

     Vers dix-huit heures, mon seul et unique collègue arrive pour un petit débrief de la journée et pour récupérer son emploi du temps de demain. Il ne sait pas encore que ça ne va pas être le cas, tout est fini. J’ai annulé tous les rendez-vous. Son sourire jovial, quand il entre dans la pièce, me serre le cœur.

Quand il apprend la nouvelle, Tony éclate en sanglots puis pleure à chaudes larmes dans mes bras, comme prévu, et jure en italien. Il est effondré et maudit plusieurs fois le boss. Il finit par partir. Il ne viendra pas demain. Moi si. Je dois encore faire le nécessaire niveau paperasse pour nous sortir de là.

     Il est dix-neuf heures quand je ferme le bureau à clé. Le cœur lourd, les pensées sombres, mon état n’est pas très joyeux. Me voilà sans travail et sans salaire…Pourtant ce matin, j’étais persuadée que ça irait. Quelle tragique erreur !

     Le trajet du retour se fait dans une sorte de brouillard. Mon corps est en mode pilote automatique tandis que cette étrange journée repasse en boucle dans mon esprit. Je suis officiellement sans travail mais, n’ayant pas les papiers de fin de contrat, je ne peux même pas m’inscrire à Pôle Emploi. Enfin les prud’hommes vont nous prendre en charge et faire ce qu’il faut, mais quand même…

     Quand j’arrive chez moi, mon petit appartement me réconforte. Mon salon à droite et ma minuscule cuisine à gauche m’attendent douillettement. J’allume mes guirlandes lumineuses, mes bougies et vais ouvrir à Tigrou puis m’affale dans le canapé, complètement amorphe.

     Une nouvelle semaine a commencé mais le début s’est révélé catastrophique. D’après mon expérience, quand lundi commence mal, ça va être pareil pour le reste de la semaine. Vu que mon patron s’est barré avec la caisse de l’entreprise, je crains le pire…

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