ILLUSIONS – CHAPITRE 1

– CHAPITRE 1 –

     Envie de vomir. Difficilement, je me lève et me traîne jusqu’à la salle de bain avant de m’affaler par terre devant les toilettes. Mal au cœur. Dans un soupir, je pose ma tête sur la faïence froide des w.c..

     Je suis certaine que les filles de mon âge se sentent comme ça après avoir abusé de substances illicites, voire illégales. Ce n’est même pas mon cas. Loin de là. Les petites voix dans ma tête se font de plus en plus fortes. Les médicaments ne suffisent plus à les faire taire et mes nausées sont puissantes.

     Oui les filles de mon âge ne doivent pas non plus être schizophrène et devoir se shooter aux médocs pour juste mettre en sourdine les chuchotements, voire les cris qu’elles entendent dans leurs têtes.

     Un haut-le-cœur me submerge et je vomis le maigre contenu de mon estomac. Je retiens mes longs cheveux noirs pour éviter qu’ils soient souillés. Il me faut une minute pour reprendre mes esprits, tirer la chasse d’eau avant de me saisir d’un verre près du lavabo et de laver ma bouche. Cette journée va encore être longue et difficile. Le rapide coup d’œil au miroir en plexiglas de la salle de bain me laisse apercevoir mes yeux vert clair dévorés par les cernes. Si seulement mes insomnies pouvaient me laisser un peu tranquille.

     En traînant les pieds, je vais jusqu’à la chambre et me change pour un sweat et un jean. Les voix sont de plus en plus fortes dans ma tête :

     Arrête de te plaindre.

     Toujours à t’apitoyer sur ton sort.

     Grandis un peu Selena.

     Tu me fais pitié.

     Arrêtez de vous en prendre à elle.

     Vous êtes méchants !

     Je me traîne jusqu’à mon salon, salle à manger et kitchenette. Mon pilulier attend sagement sur la table. Avec un verre de jus de pomme, je prends toutes celles pour le matin. Trois à avaler. Les gouttes à diluer c’est le soir.

     Je n’aime pas les médicaments. Ils sont la preuve concrète de ma maladie. Jamais je ne pourrai faire sans. Ils sont les boulets que je me traîne. Je sais que sans, ça serait bien pire. Mais les prendre est une sorte de défaite. J’en suis dépendante. Ma vie sera rythmée par ceux du matin, ceux du midi et ceux du soir.

     Une fois avalés, j’ouvre le placard du haut et me sers un sachet de petits gâteaux au chocolat. Il y en a quatre. Si j’arrive à en manger deux, ça sera une petite victoire. Avec ma nutritionniste, on essaie tout doucement d’arriver à me faire manger plus. Les médicaments me donnent des nausées alors qu’ils devraient me faire grossir. L’un d’eux donne habituellement beaucoup d’appétit mais ce n’est pas mon cas. Je viens déjà d’une famille très mince, donc génétiquement, je prends peu de poids. Au-delà de ça, ma maladie et mon moral jouent sur mon envie de manger. Ayant des idées noires, des insomnies et étant très sujette à la déprime voire à des épisodes dépressifs, j’ai très peu envie de manger. Il y a parfois du mieux où je récupère un poids correct selon ma taille mais en ce moment, ce n’est pas le cas.

     Le premier gâteau passe sans trop de complications mais le deuxième se révèle un véritable calvaire. En me forçant, j’avale seulement la moitié. Je fais plein de petits repas plutôt que trois gros dans la journée. La suite sera donc pour plus tard.

     Je dépose donc le gâteau sur la table et enlève les miettes. Ma kitchenette est minuscule, l’évier encore plus donc je lave tout de suite mon verre de ce matin. Les corvées accomplies, je pars m’habiller et attacher mes cheveux en une queue-de-cheval. Ma pièce de vie est assez petite. Près de la porte d’entrée, j’enfile mon manteau et mes chaussures.  Nous sommes en avril mais il fait encore bien froid le matin. Vivant dans un petit village perdu en pleine campagne, il y a encore du brouillard à cette heure-ci.

     Je sors et rejoins l’entrée de mon immeuble. L’avantage d’habiter en rez-de-chaussée c’est qu’il me faut que quelques pas pour y arriver. Une fois dehors, je prends une grande inspiration et regrette déjà de ne pas avoir pris mon bonnet et mon écharpe.

     Le village est plutôt grand, nous sommes cinq cents. Cinq cents personnes malades sans compter toutes les personnes venant travailler ici et le faire tourner. Il a été construit dans ce but et il est plutôt moderne même si les architectes lui ont donné l’apparence d’un petit village français classique. Nous avons tout ici : pharmacie, boucher, bibliothèque, un bureau de tabac, une poste, un épicier, une boutique de vêtements et même un cybercafé.

     Il n’y a pas grand monde dans les rues. C’est étonnant, car habituellement c’est plus mouvementé même à cette heure matinale. Heureusement pour moi, le brouillard n’est pas trop opaque. Je n’ai jamais aimé ce temps qui a tendance à me rappeler mes sombres pensées.

     Je m’enfonce dans mon manteau en espérant échapper au froid et marche en direction de la pharmacie. J’arrive à court d’un médicament. Perdue dans mes pensées, je ne relève même pas l’absence de bruit. Il y a très peu de voitures qui circulent mais il devrait y en avoir quand même.

     Arrivée devant la pharmacie, je m’arrête. La porte a été fracturée, des bouts de verre traînent partout et le bâtiment semble désert. Je fronce les sourcils. Il est huit heures. Elle devrait être ouverte à cette heure-ci. Est-ce qu’on serait dimanche ? Je suis persuadée qu’on est jeudi mais avec mon traitement, les choses ont tendance à s’embrouiller dans ma tête. Il semblerait que rien ne soit renversé. La vitrine laisse encore apercevoir les petits ours polaires avec leurs écharpes disant de ne pas se découvrir sous peine de tomber malade.

     La pharmacie a déjà été braquée plusieurs fois donc je ne suis pas plus étonnée de voir qu’elle a encore souffert. Habiter dans un village de repos n’est pas toujours simple. Tous les habitants sont des personnes comme moi qui sont psychiquement instables. La plupart ne sont pas méchants, mais parfois ils se laissent emporter, notamment quand la pharmacie avec leurs médicaments est fermée et qu’ils n’ont pas prévu le coup. Nous avons bien un numéro d’urgence pour ce type de cas, mais certains ne s’en souviennent pas. Ou ne veulent pas s’en souvenir.

     Je soupire. Un vieux portable traîne à l’appartement mais je ne le prends jamais avec moi. Il va falloir appeler pour prévenir de la casse. Le téléphone et moi sommes fâchés. Je déteste appeler et répondre. Cela a tendance à me rendre anxieuse et donc me donner la nausée.

     Demi-tour vers l’appartement. Si nous sommes dimanche, je pourrai faire le marché. Ça sera ma récompense pour avoir appelé. J’essaie donc de me motiver, de me rappeler que c’est juste un appel. J’espère tomber sur Cindy. Elle est toujours très gentille quand on l’appelle. Elle ne me fait pas me sentir différente. Ce n’est pas le cas de Johnny. Déjà avec un prénom pareil, je ne l’ouvrirais pas trop. Mais comme il le dit lui-même, on a le prénom de deux chanteurs, même si c’est dans un registre totalement différent. Lui pour Johnny Hallyday et moi pour Selena Gomez. Mes parents ne m’ont pas appelée comme ça en hommage à la chanteuse, contrairement à lui. C’est juste qu’ils aimaient bien ce prénom.

     Je prie à nouveau pour tomber sur elle. Je me le répète comme un mantra. Les voix dans ma tête sont très loin et ne peuvent donc pas me souffler que je n’y arriverai pas, que je suis trop faible et nulle pour le faire. Il est reposant de ne pas les entendre me dénigrer.

     Je les ai toujours entendues dans ma tête. Elles ont toujours rôdé, à la recherche d’une faille pour m’amener à faire de mauvaises choses. Il y en a surtout deux qui sont virulentes, les deux autres ne le sont pas. Elles peuvent même être sympathiques et prendre même ma défense. Mais les deux premières sont toujours trop fortes et les font taire. Je n’aime pas les deux premières. Cash et Lily sont toujours très méchants avec moi. Cash passe son temps à me hurler dessus tandis que Lily a une voix méprisante qui ne lève pas le ton mais dont les rabaissements sont incessants.

     Lucius et Mélody sont plus doux, ils essaient sans cesse de tempérer les deux autres mais finissent toujours par se taire. Mélody a une voix toute délicate mais quand elle crie sa voix peut devenir très aiguë et donner mal à la tête. Lucius est toujours la voix de la raison, à essayer de calmer les autres. En dix-huit ans d’existence, je ne l’ai jamais entendu hausser le ton sur moi, sur les autres oui, mais jamais sur moi. Lucius est mon préféré. Même si la psychiatre ne veut pas que j’aie des préférences et encore moins que je leur donne des prénoms. Elle me dit que ça les rend encore plus réels alors qu’ils ne sont que le fruit de mon imagination. Mais elle ne pourra jamais comprendre ce que ça fait. Ils ont toujours été là et feront intégralement partie de ma vie jusqu’à la fin.

     Je me sais malade. Je sais qu’il n’est pas normal d’entendre d’autres voix que la sienne dans son esprit mais il m’a fallu des années pour l’assimiler et encore plus pour le comprendre. J’avais huit ans quand j’ai menacé une camarade de classe avec un couteau. Je suis donc arrivée en urgences psychiatriques puis j’ai été tout de suite placée en pôle Pédopsychiatrie. Vers seize ans, j’ai intégré un hôpital psychiatrique, car j’avais tendance à me faire du mal. Puis on a enfin trouvé un traitement qui tempère mes accès dépressifs et j’ai pu intégrer ce village.

     J’ai vu mon univers disparaître presque du jour au lendemain. Mes parents étaient dépassés par la situation, ils ont demandé à ce que je sois hospitalisée en long séjour. Je me souviens encore du jour où je suis arrivée avec plusieurs valises, mon doudou dans la main, et qu’on m’a fait visiter ma chambre. L’émotion me submerge à ce souvenir. Cette sensation d’être seule, abandonnée et que papa et maman ne voulaient plus de moi. Voir qu’on m’avait éloignée d’eux, car je n’étais pas normale. Ma gorge se noue et il me faut tout mon self control pour ne pas pleurer.

     Huit ans, une menace avec un couteau et ma vie a basculé à jamais. Même si elle n’a pas été blessée, il était trop tard. Je représentais un danger pour les autres et moi-même. Les médecins n’évoquent jamais le nom d’une maladie avant d’atteindre l’âge adulte, ou presque. C’est à seize ans qu’on m’a officiellement diagnostiquée schizophrène mais le spectre de celle-ci planait sur moi depuis très longtemps. J’ai failli plusieurs fois sombrer mais je n’ai rien lâché et me suis battue pour avoir le droit de vivre. Intégrer ce village a été une chance unique pour moi. J’ai d’abord été en centre avec un traitement en unité fermée où la visite de la famille était très limitée. Puis vers mes seize ans, lors de mon transfert en hôpital psy, j’avais un traitement en unité ouverte où je pouvais sortir quand je le voulais. À mes dix-huit ans, une place s’est libérée au village et on a fait un test. Pour l’instant, les médecins sont très satisfaits de moi et je commence à me dire que j’ai le droit de pouvoir connaître un peu le bonheur. Je vis dans un endroit où on ne me juge pas. La plupart des malades n’ont même pas conscience de leur pathologie, ils mènent leur vie comme si tout était normal. Donc même si l’un d’eux se met à hurler, on n’y prête pas plus attention que ça. Cette idée me fait du bien. Car même si je crie à voix haute, personne ne me regardera bizarrement.

     Avoir mon appartement, mon petit travail à la bibliothèque et faire parfois des sorties avec d’autres jeunes de mon âge a totalement modifié ma manière d’être. J’ai enfin appris à vivre normalement. Je l’ai vécu comme une seconde chance et ne vais sûrement pas la laisser me filer entre les doigts.

     Alors même si Lucius est toujours gentil avec moi, je ne le nomme pas en présence de ma psychiatre. Je tais le fait que parfois, malgré mon lourd traitement, les voix sont toujours audibles dans mon esprit et parfois très claires et précises. Je ne dis rien, car je refuse de repartir en hôpital psychiatrique avec des infirmières débordées et des médecins épuisés. Ici, je suis bien, on me laisse mon autonomie, une infirmière passe deux fois par jour vérifier que tout se passe bien et si j’ai le moindre souci, un petit coup de téléphone et Cindy me répond. Enfin quand j’ai la chance qu’elle soit d’astreinte.

     Je suis arrivée devant mon immeuble et suis étonnée de ne pas voir la vieille folle. Tout le monde l’appelle comme ça. Cela m’a toujours fait rire, car techniquement on est tous fous ici. Mais la vieille folle l’est encore plus. Toujours assise sur les marches de l’immeuble, elle parle toute seule et a tendance à insulter toutes les personnes qui passent devant elle. Il n’y a qu’avec moi qu’elle a un mot gentil. Comme elle habite juste en face de chez moi, je lui propose souvent de la nourriture ou de passer un petit moment ensemble. Elle décline toujours mais je sais que ça lui fait plaisir.

     Alors quand je ne vois pas la vieille folle assise sur les marches de l’immeuble, je sais que quelque chose cloche. Les seules fois où elle n’est pas à son poste, c’est quand il pleut ou neige. Or il ne fait ni l’un ni l’autre. Le soleil se cache derrière de lourds nuages gris. Le ciel est bas et un vent froid souffle doucement faisant battre les mèches rebelles de mes cheveux. Je frissonne.

     Où est la vieille folle ? Après la fermeture et le braquage de la pharmacie, cela se rajoute à cette étrange impression. L’absence de bruit me met maintenant très mal à l’aise. D’ailleurs, il n’y a pas grand monde dans les rues. C’est même pire, il n’y a personne. La chair de poule me recouvre et des frissons plus violents me traversent. Quelque chose ne va pas. Ne va pas du tout.

     Je rentre presque en courant dans l’immeuble et ouvre ma porte. Comme d’habitude, j’ai oublié de fermer à clé. J’entre et vais dans la kitchenette, regarder le calendrier. Nous sommes bien jeudi. Je barre consciencieusement chaque journée avant d’aller me coucher. Pour être certaine de moi, je récupère le vieux téléphone portable et regarde la date. Jeudi 3 avril. Pas de doute possible. Nous ne sommes pas dimanche. La pharmacie devrait être ouverte. Le tic tac de l’horloge me fait lever les yeux. Il est huit heures trente du matin. Elle devrait déjà être ouverte depuis une heure et demie. Les seules fois où elle a dû fermer, c’était quand la neige a bloqué les routes et que les pharmaciennes n’ont pas pu venir. Or, il fait froid mais pas d’intempéries. Où ont-elles bien pu aller ? Où la vieille folle est-elle ? Plus globalement, où sont tous les habitants ? L’infirmière devrait arriver dans une demi-heure mais je pressens qu’elle ne viendra pas. Mes mains se mettent à trembler. Mais que se passe-t-il ? Est-ce moi ? Suis-je en pleine hallucination ? Depuis mon changement de traitement, je n’en avais plus. Est-ce que ma maladie a encore évolué ? Pitié non… Je ne veux pas perdre ce que j’ai ici. Mes yeux se remplissent de larmes. Non, non. Je ne dois pas paniquer. Comme ma psychologue me l’a appris, je fais des exercices de respiration pour me calmer. Céder à la panique n’aide pas à améliorer les choses.

     Avec des gestes fébriles, je vais dans le répertoire de mon téléphone. Il y a une dizaine de contacts. La permanence. Le numéro que je cherche. Je n’ai même pas le temps de prier pour tomber sur Cindy. En cet instant, je veux juste que quelqu’un me réponde. Où sont-ils tous passés ? Pourquoi la pharmacie est-elle fermée un jeudi ? Où est la vieille folle ? Où sont les autres habitants ?

     D’un doigt tremblant, j’appuie sur le bouton et mets le téléphone à mon oreille. Pas de tonalité. Un bip strident me répond. Je lâche le téléphone. Mais qu’est-ce qui se passe ? Je le récupère d’une main plus que tremblante. Maman et papa. Je dois les appeler. Ils sauront ce qu’il se passe. On ne se parle plus trop mais en cas de besoin, ils m’ont dit que je pouvais les appeler n’importe quand.

     Je vais dans le répertoire et contacte d’abord Maman. Elle laisse toujours son téléphone sur sonnerie au cas où j’appellerais. Seul le bip répond. Une larme s’échappe. Je fais le numéro de mon père. Bip. Bip.

     Je fais le reste de mon répertoire. Seul cet affreux bruit me répond. Quoiqu’il se passe, ce n’est pas normal. Le téléphone ne marche plus et les gens ont disparu. Que se passe-t-il ? Je me suis levée et aujourd’hui devait être comme tous les autres jours, normal. La sueur coule le long de mon front. Ma respiration est courte. Et si tout était le fruit de mon imagination ?

     Les larmes se mettent à couler le long de mes joues. Suis-je en train de rêver ? Suis-je en train d’halluciner ? Mon traitement ne fait-il plus effet ? Je me souviens des périodes où il n’était pas bien dosé et où j’étais incapable de distinguer la réalité des hallucinations.

     Les tremblements s’intensifient et passent à tout mon corps. Mon visage est ravagé par les larmes. Les exercices de relaxation sont loin. Comment est-ce que je peux savoir ? Rien. Rien ne distingue la réalité d’une hallucination. Je ne veux pas être en train de délirer. Mais il est impossible que tout disparaisse autour de moi. C’est forcément moi le souci. Je suis en pleine hallucination. Il n’y a que cette réponse de possible.

     — Et si au contraire c’était la réalité ? demande Cash d’une voix toute douce.

     La douceur dans son ton est horrible. Cash ne fait que me hurler dessus. Il n’a jamais eu un mot sympathique à mon égard. Il me rabaisse toujours. C’est sa manière de fonctionner. Il ne sait être que méchant. Si même lui devient gentil, n’est-ce pas la confirmation que rien ne va ? Est-ce la preuve que je suis foutue ? Ma maladie reprend le contrôle de ma vie ? Je pète un plomb et me mets à hurler. Je veux sortir de ce cauchemar.

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