(EM)BÛCHES DE NOËL – CHAPITRE 1

– CHAPITRE 1 –

La magie de Noël

    

Je déteste la période de Noël.

     Les villes qui se parent des milliers de lumières (merci pour la planète), l’achat de cadeaux pour des personnes ingrates (merci le capitalisme) et devoir supporter sa famille et jouer l’hypocrisie (merci mal-être profond).

     Généralement, je fuis cette période en partant en vacances dans les îles ou un endroit bien chaud aux antipodes de la neige et du froid. Hélas, cette année va être différente. Je dois retourner dans ma famille. Après leur avoir échappé pendant trois ans, ils ont réussi à me ramener au bercail.

     Cette idée me met de méchante humeur. Pour le commun des mortels, ma famille est géniale, soudée, joviale et ils sont simples à contenter. Je sais que ce sont de bonnes personnes mais c’est plus fort que moi, je ne les supporte pas. Il faut dire que voir sa famille prendre la défense de son ex despotique plutôt que celle de leur propre fille a brisé quelque chose en moi.

     Depuis je me suis fait une promesse : ne pas me remettre en couple avec un enfoiré et esquiver ma famille.

     Pourtant ma seconde résolution va tomber à l’eau à cause d’une minuscule chose, d’une toute petite crevette du nom de Clothilde. Ma nièce, et également filleule, est née il y a un mois et ma mère en a profité pour m’inviter à passer les fêtes avec eux. J’aurais décliné si ça ne concernait pas ma petite soeur. Léa est la seule de mon entourage que j’aime de tout mon être. Elle est très importante pour moi et je n’ai pas eu le courage de refuser d’être la marraine de son premier enfant. Cela lui aurait brisé le coeur. J’ai donc pris sur moi et accepté l’invitation de ma mère à venir pendant les fêtes et rencontrer le nouveau membre de notre joyeuse famille.

     Mais alors que mon avion vient d’atterrir à Toulouse et que je me bagarre avec l’agence de location, je sais pertinemment que j’ai fait une erreur, une monumentale erreur qui risque de me coûter très cher.

     — Je suis navrée, madame, mais il y a eu une erreur sur notre site internet et la voiture choisie n’est plus disponible.

     Je me retiens d’exploser. Ce n’est pas à cette pauvre… Jeanne de payer pour l’incompétence d’autres personnes. Je frotte mes tempes. J’ai très peu dormi pour boucler le projet de communication de ma boîte avant de partir en vacances et il me reste encore trois heures de voiture pour arriver à destination. La journée est loin d’être terminée.

     — Que vous reste-t-il comme véhicule disponible ?

     Son air piteux est déjà un aveu en soi.

     — Vous avez le choix entre la dernière citadine ou des voitures sans permis.

     Bon sang mais quand est-ce que cette affreuse journée va-t-elle se terminer ? Mon avion a eu du retard, j’ai oublié de prendre mon ordinateur et téléphone portable pro pour bosser et maintenant ça ? Mais qui a décidé là-haut de m’embêter ?

     — Est-ce qu’elle a au moins des pneus neige ou des chaînes ? Je monte en haut des Pyrénées où il neige beaucoup. La voiture doit être équipée en fonction.

     — Je suis vraiment navrée, ce modèle n’est pas équipé de ce type de pneus et nous avons eu en retard dans la livraison des accessoires et nous n’avons pas de chaînes.

     Mais pourquoi s’acharner sur moi ? Qu’ai-je fait au bon Dieu ? Est-ce que crier sur Jeanne m’aiderait à me sentir mieux ? Non. D’après Jennifer, une de mes plus proches amies, je dois changer mon état d’esprit. Alors je vais éviter de persécuter cette femme en face de moi, même si l’envie de lui hurler dessus est puissante.

     — J’imagine qu’en cette période de l’année, il est inutile d’aller voir chez vos concurrents…

     Elle rougit en baissant la tête. Ma voix bien trop doucereuse lui fait craindre le pire. Je soupire, frotte de nouveau mes yeux puis décide de prendre la citadine. De toute manière, j’ai besoin d’un véhicule et l’humiliation de devoir appeler mes parents pour qu’ils viennent me chercher m’est insupportable.

     Jeanne me fait une jolie ristourne et m’offre même un avoir pour la prochaine fois. Mais il n’est pas certain que je repasse par leurs services. Tout dépendra de la météo, des plaques de verglas dans les routes escarpées de montagne et de si je m’en sors vivante.

     Après l’état des lieux, elle me remet les clés et me souhaite un bon séjour. Je grogne et place mon immense valise dans le coffre. Coffre qui est tellement petit qu’il est entièrement pris par mon bagage. Cette voiture est vraiment un pot de yaourt et il est certain que si je fais une sortie de route avec, je vais voler et planer avant de m’écraser bien plus bas. Cette idée me charmerait presque. Elle m’éviterait de devoir affronter ma famille.

     Avec un soupir, je démarre la voiture qui fait un joli bruit, rentre les coordonnées GPS puis pars pour un trajet de trois heures et vingt-deux minutes. Je vais visiblement avoir quelques ralentissements sur la route. Super. Cela complète cette journée.

     Je lance la radio et suis les instructions vocales du GPS. Petit à petit, je quitte la ville et les habitations se font plus rares. Il me faut rouler un certain temps avant de voir les montagnes apparaître. S’il y a bien quelque chose qui me manque à Paris, ce sont elles. Je suis une enfant de la montagne et vivre avec un tel paysage m’a provoqué plusieurs fois le mal du pays. Mais dans le domaine de la communication, la majorité des emplois se trouve dans la capitale. Ma carrière a primé sur tout le reste et c’est ce qui m’a coûté mon couple. Je ne remercierai jamais assez mon ambition d’avoir réussi à me faire virer un homme nocif et despotique de ma vie. Mais pour ma famille, la vie de couple passe avant tout le reste. Ils auraient voulu que j’aie des marmots, voire même que je reste à la maison pour m’en occuper pendant que monsieur jouirait de sa carrière et de choix avisés. Très peu pour moi.

     Aujourd’hui, je suis directrice de communication dans une grande agence à Paris et réputée pour mes choix audacieux. Toutes les semaines des offres d’emploi affluent dans ma boîte mail et alors qu’il y a un an, je ne les regardais pas, aujourd’hui, je m’y attarde. Après trois ans dans ma boîte, il semblerait que j’en ai fait le tour. Mais le salaire est attractif, les collègues pas mauvais et j’ai accès à toutes les hautes sphères de Paris. C’est la raison pour laquelle je n’ai pas encore franchi le pas de quitter mon boulot qui ne me plaît plus.

     Je soupire encore. Léa est au courant et je sais déjà qu’elle va vouloir m’en parler. Elle ne dit rien mais je la sens angoissée sur ma situation. Mon but est de la rassurer pour ne pas qu’elle s’en fasse encore plus. Ma petite soeur a l’impression de devoir s’occuper de moi, même si elle habite à l’autre bout de la France.

     Pourtant elle a déjà assez de choses à gérer. Son mari est bûcheron, il gère les forêts qui bordent notre village. À part le tourisme, il n’y a rien d’autre à faire. Il est donc souvent en déplacement. Elle fait les marchés où elle vend des fromages du lait de ses biquettes. Mais avec l’arrivée de Clothilde, son univers a été chamboulé et je sais que ma petite nièce a des nuits difficiles. J’espère pouvoir aider ma soeur avec son nouveau rôle de maman.

     Perdue dans mes pensées, je ne remarque pas immédiatement le mauvais temps. Le ciel est gris et bas. Cela promet au mieux de la pluie, au pire de la neige. Je prie surtout pour ne pas avoir des pluies verglaçantes. Là, il est clair que ma petite citadine ne survivra pas. Peu à peu, les montagnes se mettent à être plus proches, de plus en plus proches et quand la partie avec les virages arrive, je sais que le plus ardu commence.

     Il est dix-huit heures, le GPS indique encore une heure de trajet et il va me falloir toute ma concentration alors qu’une migraine tenace pulse dans mon esprit. 

     Je ne me presse pas. Il ne sert à rien de s’énerver. Si certains ne sont pas contents, ils me doubleront quand ils pourront. D’ailleurs ils ne se gênent pas pour le faire. Mais les routes deviennent plus escarpées, les virages plus serrés et je me mets à ralentir encore mon allure quand la neige apparaît sur le bitume.

     Nous sommes le 20 décembre et l’épaisseur de la neige ne me surprend pas. Quand j’arriverai dans le village de ma famille, il y aura facilement un mètre. Nous habitons haut dans les Pyrénées et le temps a été propice. Léa m’avait déjà prévenue. Je prie seulement pour que la route soit bien salée et éviter de glisser.

     Petit à petit, la route devient déserte et je me retrouve seule, perdue en plein milieu de la montagne. La nuit est tombée et mes phares se sont allumés automatiquement. Mais ils éclairent faiblement. Je suis concentrée pour éviter de glisser et de perdre le contrôle du véhicule. Le vide est juste à côté et j’avoue ne pas être forcément fière quand une voiture passe à côté de moi.

     Je maîtrise tout quand ça bascule. Un ours apparaît soudainement en face de moi. Je freine pour ne pas lui rentrer dedans. En temps normal, j’aurais été très heureuse de voir un ours puisque c’est mon animal préféré. Mais en cet instant, je le maudis.

En freinant, je perds le contrôle du véhicule qui ne répond plus. Même si je ne hurle pas physiquement, dans ma tête c’est un véritable concert. Agrippée au volant, j’ai remonté le frein à main. Ma vie ne défile pas devant moi mais je sais que je vais mourir. La voiture va tout droit et la route tourne à gauche. Je vais me planter dans le vide. Je n’ai plus aucun contrôle.

     Ma voiture perd miraculeusement un peu de vitesse, je pourrais réussir à tourner et à ne pas finir par me foutre en l’air. Peut-être. Soudain, un autre véhicule arrive devant moi. Le volant ne répondant plus, j’ai beau tourner pour l’éviter, rien à faire. Il fait une grande embardée. Heureusement nous sommes en pente, ma voiture ralentit et finit par s’arrêter, faute de vitesse.

     Les mains tremblantes, je m’arrête en plein milieu de la route. Celui de derrière klaxonne puis me double violemment. Je décide de mettre mes feux de détresse pour prévenir les futurs automobilistes.

     Celui qui a failli finir encastré s’est également arrêté plus loin. La neige a dissimulé une plaque de verglas et c’est ce qui a failli me coûter la vie aujourd’hui. Je suis incapable de bouger, encore moins de sortir. Mon esprit me rappelle en boucle que j’ai failli y passer.

Quelqu’un toque à ma fenêtre. Il est tellement grand que je ne vois pas son visage. Il a l’air juste très baraqué dans un gros blouson. Je descends ma vitre et il se penche. Une immense barbe lui mange le visage et de beaux yeux bleus me dévisagent :

     — Vous avez failli me rentrer dedans.

     — J’ai failli mourir.

     Il éclate de rire. Visiblement l’ours en face de moi ne semble pas être réellement choqué de mon état. Il réplique :

     — Vous les citadins, vous ne savez pas quand vous risquez réellement votre vie. Ta voiture allait trop doucement pour finir dans le ravin.

     Attends mais ce malotru est en train de me tutoyer ? On est passé en un instant d’une politesse à une familiarité. Après cette journée merdique et l’autre qui rigole, j’explose :

     — Non mais pardon ? Il est déjà arrivé que certains finissent au fond en allant moins vite que moi alors tu vas te calmer le campagnard !

     Son sourire disparaît et ses yeux flamboient. Il grogne et siffle :

     — Eh ben j’espère que la toulousaine arrivera à survivre dans LA campagne. Tu n’es pas au bout de tes peines ma jolie ! Le confort de la vie moderne va te manquer et tu partiras en pleurant, crois-moi !

     Mes poings se serrent. Il s’est fié à la plaque d’immatriculation, à mon joli maquillage et à mon pull hors de prix. Il a mal pris le fait d’être traité de campagnard et se venge. J’espère bien que je ne retrouverai pas ce vieux type. Il est resté au temps des Cro-Magnon et espère me faire peur. Monsieur ne sait pas que je vivais ici avant même qu’il connaisse le nom de ce patelin.

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