COLLAPSO – EPISODE 1

La collapsologie est l’étude des possibilités d’effondrement de notre civilisation. Le nom vient de l’anglais « to collapse » qui se traduit par « s’effondrer » et du suffixe grec « logos » qu’on attribue à une forme de pensée ou la raison. Cette discipline fait de plus en plus parler d’elle et nous amène à envisager différents effondrements de notre société actuelle.

     Je tapote mon volant. Un impressionnant bouchon s’étire sur la voie rapide. Un concert de klaxons fait naître un mal de tête. J’éteins la radio. De toute façon, je ne l’entends plus. Plus j’approche de la zone commerciale, plus les conducteurs s’agacent. C’est devenu une routine désagréable depuis que l’Armée Verte occupe les ronds-points.

     Ces extrémistes écolos nous pourrissent la vie depuis des semaines. Ils font des manifestations pour le climat en massacrant les centres-villes et en forçant les commerces à fermer. Chaque samedi, j’ai une pensée émue pour nos collègues en ville qui doivent baisser le rideau et prier pour que ça suffise à arrêter les casseurs.

     Chaque semaine, la violence devient plus forte. Plus féroce. Des pavés arrachés au sol. Des cocktails Molotov. Des barres métalliques en guise de matraques. Des images impressionnantes et inquiétantes de villes qui deviennent des zones de guerre sous le prétexte de l’urgence climatique. Les infos me font mal au bide.

     Ils ont pris d’assaut chaque rond-point pour y stopper les voitures et servir aux conducteurs des discours catastrophés sur l’environnement. Selon eux, la fin est proche et notre planète va mourir. Certains se permettent même de fixer mon ventre et tentent de me faire regretter ma volonté d’avoir un enfant.

     « Chaque être humain en plus est un fardeau pour le monde. »

     Typiquement le genre de choses qu’on ne veut pas entendre à quatorze semaines de son accouchement. Mais l’Armée Verte est proche du V.H.E.M.T, le mouvement d’origine américaine pour l’extinction volontaire de l’espèce humaine. C’est glauque. Et j’ai horreur de leur culpabilisation. Ces organisations font monter en moi une colère noire. D’autant plus qu’on me sert ce discours tous les matins où je vais bosser.

     L’Armée Verte me gonfle. Disons les choses clairement. Elle bloque les accès à notre zone commerciale d’Avignon, qui se trouve être l’une des plus grandes d’Europe. Ils nous empêchent de réaliser nos objectifs, nous privent de nos primes de réussite. Bien sûr, le siège social ne veut rien entendre. À l’approche de Noël, j’ai la haine. Car c’est la période de l’année où nos primes sont censées être généreuses. Et je comptais dessus pour ouvrir une épargne à mon fils.

     Je caresse mon ventre. Ce geste a le don de m’apaiser. Je prends plaisir à sentir les petits coups de mon bébé. Et je ne suis pas inquiète pour son avenir. Après tout, le Gouvernement a déjà formulé tout un tas de conseils et pris des décisions pour sortir de la crise climatique. Et j’ai confiance. Notre Président a tenu ses promesses de campagne en faisant marche arrière sur la réforme des retraites prise par le précédent Gouvernement. Jean de Guille, candidat sorti de nulle part, a su gagner le cœur des Français avec un charisme époustouflant et des promesses dont avait besoin la classe moyenne étranglée par une perte d’acquis sociaux. Bien sûr, il y en a toujours pour râler, mais on peut noter son exceptionnelle cote de popularité.

     Alors, quand l’État formule des conseils officiels pour aider l’environnement, je m’applique à les suivre. Je fais partie de ces gens qui font des petits gestes au quotidien. Je trie mes déchets. Je prends la voiture seulement quand c’est nécessaire. L’hiver nous ne chauffons pas à plus de dix-huit degrés. Nous prenons des douches plutôt que des bains et nous fermons le robinet quand nous nous brossons les dents. Nous avons limité notre consommation de viande. J’estime être une bonne citoyenne. Et j’estime avoir le droit de toucher ma prime car ce n’est pas moi qui fais fuir les clients.

     Injustice, toujours. Je remonte le chauffage et, comme tous les matins, fais une prière silencieuse pour que ce soit mon dernier jour de galère. J’aimerais que l’Armée Verte se lasse. Qu’elle passe à autre chose. Mais le mouvement ne cache pas sa volonté de nuire à la consommation. Un combat contre la société ultra consumériste et une manière de faire bouger le Gouvernement dans leur sens en les privant de la précieuse T.V.A qu’il récupère sur chaque vente.

     Mais pour l’heure, ce sont plutôt les gens comme moi qui subissent. Les politiques, eux, n’ont pas besoin de franchir des barrages pour bosser et ne font pas leurs courses. Ils ont bien tenté de bloquer l’Élysée et Matignon, mais ça s’est soldé par des affrontements violents et un abandon de l’Armée Verte ; pour l’instant. Ainsi, les écolos se sont repliés sur les Champs-Élysées pour affronter les forces de l’ordre et faire une démonstration médiatique de leur acharnement. Les chaînes d’info en continu nous abreuvent d’images violentes, de militants qui refusent de se soumettre et font face aux assauts avec pavés et cocktails Molotov.

     Quand j’arrive au rond-point, je lis pour la énième fois chaque banderole.

     « La planète crève ! »

     « Demain, vous serez aussi des victimes »

     « La Terre ne peut pas survivre »

     Je soupire. La banquise qui fond. La montée des températures. Je me sens si loin de tout ça. Oui, les étés sont plus chauds. Oui, le temps est parfois bizarre, comme aujourd’hui. Mais je n’arrive pas à me catastropher comme eux. C’est horrible, je sais. Je devrais avoir de l’empathie pour ces ours blancs en manque de territoire. Mais la fin de notre monde, ce n’est pas vraiment pour aujourd’hui. Je ne comprends pas que ce ramassis d’enfoirés vienne nous emmerder.

     Les abrutis en vert m’arrêtent. Je baisse ma vitre. Le froid piquant s’invite dans mon habitacle. Je frissonne. C’est toujours le même gars qui s’occupe de moi. Il est détestable. C’est un gamin. Le genre qui sort à peine de l’adolescence et qui jouit d’avoir un pouvoir sur les autres.

     — Alors, on a changé d’avis sur la fonte des glaces ?

     Je n’ai pas envie de me laisser faire. Je lutte, chaque matin. Pour montrer que j’ai des opinions. Et que je suis apte à raisonner par moi-même.

     — Non. Et je pense toujours que tu devrais retourner chez ta nounou. Le manque de sommeil te rend grincheux.

     Je le tutoie. Ça l’énerve. Et moi, ça me satisfait profondément. Sa bouche forme une barre stricte. Il a encore de l’acné et les cheveux gras. Ce mioche devrait étudier ou trouver son premier job. Pas rester sur un rond-point à emmerder son monde.

     — Dix minutes d’immobilisation, persifle-t-il.

     J’en suis quitte pour cette sentence chaque matin. Les gens derrière moi vont s’impatienter. Trois militants s’appuient sur mon capot. C’est leur façon de faire. Ils comptent sur la volonté de chacun de ne pas écraser une personne pour nous tenir en place. C’est efficace. Je m’installe aussi confortablement que possible dans mon fauteuil et coupe mon moteur.

     J’ai le temps de rêver et celui de penser. Les gilets jaunes aussi avaient entravé le droit de circuler. Mais le mouvement avait abandonné les ronds-points assez rapidement pour concentrer ses efforts sur Paris. L’Armée Verte est ancrée. Les militants ne sont pas des gens de la classe moyenne à bout de souffle. Non. Ce sont des engagés, des gens qui reçoivent une pension de mystérieux donateurs millionnaires. Donc, ils ne jouent pas leur boulot en restant ici. Et c’est ce qui m’effraie.

     Combien de temps feront-ils ça ? Et moi, vais-je pouvoir continuer à venir bosser dans ces conditions ? Chaque matin, je pars avec une boule dans la gorge, un mélange de colère et de sentiment d’injustice. Ces gens me volent mes primes. Ils appauvrissent mon salaire, ils me mettent volontairement dans la merde. Régulièrement, il y a des affrontements sur les giratoires. Des assauts menés par les flics, des échanges musclés. La peur qui nous prend à la gorge quand on y assiste. Malgré tout, bien à l’abri dans ma voiture, j’encourage de tout mon cœur les forces de l’ordre.

     Au bout de dix longues et interminables minutes, j’ai enfin le droit de bouger. Un coup d’œil à mon ordinateur de bord, je suis à la bourre. J’en ai marre. Je pars de plus en plus tôt et arrive de plus en plus tard. Parfois je me dis que j’aurais plus vite fait de dormir au magasin.

     Je me gare tout en ruminant copieusement contre l’Armée Verte. Je m’emmitoufle dans mon manteau. De la vapeur s’échappe de mes lèvres. Mes joues picotent. Je marche d’un pas pressé tout en fouillant dans mon sac à main pour en extirper la clé du magasin. En tant qu’adjointe, je possède un des jeux de clés. Une sacrée responsabilité.

     Je m’engouffre dans l’énorme vaisseau de béton. Un monstre au milieu d’immenses parkings. La hauteur sous plafond a de quoi donner le vertige. Par endroit, le plafond est en trompe-l’œil et nous offre un ciel fictif où les anges s’alanguissent. Un coin de ciel bleu. Un coin de semblant de liberté. Comme si nos seules sources de lumière naturelle n’étaient pas les grandes portes vitrées. Il y en a trop peu pour que le soleil perce jusqu’à nous.

     Je fixe les néons de la galerie commerciale. J’ai horreur de l’hiver. Cette saison où la lumière blafarde agressive devient mon seul et unique soleil. Quand j’arrive le matin, il est caché par la brume. Et lorsque je sors, la nuit est tombée. Ça n’a l’air de rien, mais le passage à l’heure d’hiver a le don de me miner le moral. Heureusement, il y a Noël pour gommer cet aspect et me donner du baume au cœur. D’ordinaire les commerçants trouvent cette période éreintante, mais elle a l’art de me griser. Je relève un peu la grille, prête à pénétrer dans le magasin de fringues où je bosse.

     — Carolina ! Attends !

     Lisa, notre apprentie de quinze ans, court dans la galerie. Son bonnet fuchsia retombe sur son front et laisse échapper une cascade de cheveux châtains tirant sur le blond. Je fronce les sourcils. Nous ouvrons dans quinze minutes, elle devrait déjà être là. Après tout, elle vient en vélo, l’Armée Verte n’a rien à lui dire.

     — T’es à la bourre, je reproche.

     — Toi aussi !

     Son aplomb a toujours le chic pour me flinguer.

     — Moi, je suis bloquée par les bouchons et ces abrutis de l’Armée Verte ! Toi tu te faufiles et en plus ils te font une haie d’honneur car tu viens à vélo.

     — Ouais mais c’est la faute de Maxence si je suis à la bourre !

     Je referme la grille derrière nous et arque un sourcil face à son argument.

     — C’est qui ? Ton petit copain ?

     — Non ! C’est le gars de la météo sur Facebook ! Il avait prévu de la neige pour aujourd’hui.

     Un rire nerveux m’échappe. Dans le Vaucluse, tout le monde connaît Maxence pour la précision légendaire de ses bulletins. J’avoue que je n’ai pas pensé à le consulter. Mais ce qui est certain, c’est qu’il ne neigera pas. Il a dû se planter.

     — Nous sommes le 15 novembre. Il y a une semaine encore on portait des pulls légers. Et tu crois que là il va neiger, alors que ça tombe qu’une fois tous les dix ans au plus froid de l’hiver ?

     — Mais c’est Maxence…

     — Je ne veux pas savoir. Le matin, tu te lèves et tu regardes dehors. Si tu vois dix centimètres de neige, tu bouges pas. Sinon, tu viens. C’est pas compliqué.

     Elle souffle longuement, contrariée. De la neige un 15 novembre. N’importe quoi. Je la laisse filer devant pour aller prévenir Rachida, notre manager, que nous sommes arrivées. Je m’arrête dans le couloir qui fait office de salle de pause pour finir de me préparer et ranger mes affaires. Je peux entendre l’équipe cancaner juste derrière la porte. Notre salle de pause est très atypique. On n’y est jamais tranquille puisqu’elle conduit au bureau et à la réserve. Réserve en haut d’un escalier tortueux où nous manquons régulièrement de tomber. Enfin… Heureusement pour moi, je n’ai jamais vraiment aimé le calme. Alors rester dans le tumulte durant ma pause déjeuner ne me dérange pas. Au contraire.

     Je sors ma trousse de maquillage et commence par discipliner mes longs cheveux noirs en un chignon. L’enseigne exige que nous ayons le visage dégagé, une tenue sombre et des accessoires de la marque. Je sors deux boucles d’oreilles dorées avec des pompons turquoise qui ressortent sur ma peau caramel. Et d’un coup de pinceau précis, j’allonge mes yeux sombres en amande avec un trait de liner.

     Ma fatigue est gommée. Et mon haut met en valeur mon ventre rond. Je me regarde dans le miroir. Je peine à croire que dans quelques semaines je donnerai la vie. Ça me paraît fou. Je serai en congé juste après le rush des fêtes. Et j’échapperai aux soldes d’hiver. Enfin un rush… Si l’Armée Verte cesse ses conneries et laisse nos clients consommer. Ce qui n’est pas gagné.

     Les chiffres sont catastrophiques. Et nos primes menacent de sauter. La direction régionale est cruelle. Elle sait pertinemment que c’est le manque de fréquentation qui fait baisser le chiffre et que nous, on se démène pour vendre un maximum aux rares clients. Mais les bureaucrates ne jurent que par les chiffres. Parfois, j’aimerais que la directrice régionale vienne vivre un samedi ici quand l’Armée Verte bloque les accès.

     Je vais dans le bureau pour saluer l’équipe. La neige est le sujet principal de discussion.

     — Caro ! Tu es venue bosser, s’étonne Cathy.

     — Aux dernières nouvelles j’étais prévue au planning, je raille.

     Rachida abandonne un instant son fond de caisse pour me faire la bise. Elle ne me reprochera pas mon retard. Elle sait que je mets plus d’une heure à venir alors que je vis dans un village à côté. Si je n’étais pas au début des six mois de grossesse, je viendrais à vélo.

     — Ça va, t’as pas été arrêtée par deux mètres de neige, rit-elle.

     — Si seulement… Mais non, juste des imbéciles en vert.

     La manager jette un coup d’œil à sa montre. Il va être l’heure d’ouvrir et le magasin est encore un champ de bataille.

     — OK. Lisa, tu vas aux cabines. Cathy, Amélie et Alice, vous gérez la caisse et le rangement quand il n’y a personne. Virginie et Caro, vous serez au conseil et réassortiment. Maintenant, allez ranger la surface de vente, hier on a eu pas mal de clients ! Enfin… Pas mal compte tenu de la situation.

     L’Armée Verte est un peu plus souple en semaine. Même si actuellement ils ont tendance à se durcir et à rendre toutes les journées impraticables. Il faut croire qu’il y a eu un miracle.

     Je soupire face à toutes les fringues en bazar. J’ai l’impression de ranger la chambre d’un ado tous les jours. Oui, je suis bordélique, mais dans le magasin ça me gonfle. Mon placard, c’est mes affaires. Ici, ce sont des articles. Des choses pour lesquels les gens doivent dépenser de l’argent. Qui mettrait trente euros dans un pull jeté au milieu d’une allée ?

     Je replie soigneusement chaque article et donne un coup de propre quand Rachida ouvre la boutique. Les lumières vives m’aveuglent un instant. Je m’étais faite à la pénombre. Une à une, les boutiques ouvrent et nous lisons le même air dépité sur chaque visage. Il n’y a pas un client dans l’allée. Personne. Juste un vigile qui patrouille pour rien. Un peu comme un automate détraqué.

     L’Armée Verte m’agace. Ils empêchent les gens de bosser. Et ils entravent la liberté de circuler. Par leur faute, notre centre commercial hésite à embaucher des saisonniers. Tout ça pour jouer les alarmistes et affoler les gens. Oui, l’environnement est un problème, mais on n’en est quand même pas à un point de non-retour ! Ni au point de transformer les centres-villes en zone de guerre ! Qu’arrivera-t-il quand cette violence se répandra sur le reste du territoire ? Cette simple idée me fait trembler.

     Et voilà que je tourne en rond dans un magasin vide. Pas de client. Personne. Rien. Rachida est retournée dans son bureau pour joindre les autres magasins et faire un point sur la situation. Mes collègues sont toutes collées à leur téléphone. Je n’ai pas l’énergie de les réprimander. J’ai fait les commandes, les mises en avant et tout soigneusement rangé. Je n’ai littéralement plus rien à faire. Alors les minutes se mettent à passer à une lenteur infernale.

     C’est vers midi qu’une petite vague de clients arrive. Je retrouve immédiatement mon sourire commercial. Avec un peu de chance, ils sont venus faire de nombreux achats de Noël ! Je ne dois pas louper cette occasion ! Les autres vendeuses rangent immédiatement leurs téléphones et sont au garde à vous. Elles savent que ce seront peut-être nos seuls clients.

     — Bonjour Mesdames et Messieurs !

     Ils me sourient. Et une mamie s’approche immédiatement de moi.

     — Deux heures qu’il nous a fallu pour arriver à la galerie ! DEUX HEURES !

     — Je suis désolée. La sécurité de la zone commerciale tente toujours de déloger l’Armée Verte, mais c’est compliqué.

     J’essaie de ne pas trop laisser transparaître ma colère. Les flics et gendarmes tentent régulièrement de virer les manifestants. Mais le groupe est solidement organisé et équipé pour faire de la résistance. J’ai pu le voir de mes propres yeux. 

     — Plus que compliqué, réplique-t-elle de sa voix aigrelette. Je n’ai jamais fait attention à l’environnement et la Terre n’a pas explosé !

     Débat houleux, sujet dangereux. Je dois la faire dériver, sinon nous allons être sur une pente glissante. J’accentue mon sourire.

     — Madame, oublions un peu ce calvaire, je propose avec douceur. Vous êtes ici pour vous faire plaisir et faire plaisir. Alors dites-moi en quoi je peux vous aider ?

     Sa mine se radoucit. Elle remonte son sac à main noir vernis sur son épaule si décharnée que l’angle aiguisé se voit sous le manteau.

     — Eh bien, je cherche des cadeaux pour mes petites-filles. Voyez-vous, elles sont trop grandes pour aller dans les boutiques pour enfants. Mais elles sont trop petites pour être habillées comme des grandes dames.

     — Je saisis tout à fait le problème. Et notre enseigne également. Voilà pourquoi nous avons une collection pour les pré-ados. Des vêtements tendances, mais qui restent mignons.

     L’argumentaire est bien rodé. Ce rayon est l’un de ceux qui tourne le mieux. Car il répond au besoin d’avoir des vêtements de « grands » pour les pré-ados, et à celui des parents de ne pas voir leurs enfants grandir trop vite.

     Je la dirige vers le rayon et lui conseille plusieurs ensembles. Je n’hésite pas à la pousser à acheter des accessoires et même à se faire plaisir pour elle. Car les mamies aussi ont le droit d’être tendance.

     — Vous accouchez dans combien de temps ? finit-elle par demander.

     — Dans environ trois mois !

     Et j’ai à la fois si hâte et si peur !

     — Vous le portez haut, c’est un garçon ?

     — Bien vu ! je m’esclaffe.

     — Et vous allez arrêter de travailler ?

     Ah ! Les mamies indiscrètes.

     Depuis le début de ma grossesse, j’ai constaté que les personnes âgées ont systématiquement leur mot à dire. J’écoute toujours poliment. Je n’ai pas envie de me disputer.

     — Non. Mon mari crée des sites internet, il travaille à la maison.

     Immédiatement le sourire de mon mari vient inonder mon cœur. Mika est mon prince charmant. D’un romantisme fou, il a les traits volontaires d’un héros de conte de fée, une peau réchauffée par le soleil et des ondulations sombres.

     — Oh. Eh bien, c’est… Moderne…

     Je sais qu’elle ne veut pas me blesser mais n’en pense pas moins. Heureusement, mes parents partagent mon besoin de travailler et comprennent le choix de Mika de faire son activité depuis la maison pour garder notre fils.

     Je conclus la vente avec cette dame qui s’en tire pour un montant à trois chiffres. Je ne suis pas mécontente de moi. Un jingle annonce les actualités de la mi-journée alors que ma cliente récupère son sac. Nous mettons cette station car elle diffuse essentiellement de la musique et peu de blabla. Mais j’aime avoir ce point d’informations. La mamie reste pour écouter, ses doigts aux longs ongles, vernis de rouge sang, crispés sur son sac.

     — Mesdames, Messieurs, bonjour. Ici Yvan Lemaistre pour votre point d’actualité locale. Une information de portée nationale vient de nous parvenir. L’Armée Verte a procédé, il y a moins d’une heure, à l’exécution d’un automobiliste sur un rond-point.

     J’écarquille les yeux et immédiatement l’inquiétude appuie sur ma poitrine. Je regarde tour à tour mes collègues, cherche un réconfort qui n’existe pas dans leurs yeux. Nous le savons, l’ultime barrière a été franchie. Celle de la mort.

     Ils nous cassaient les couilles, et maintenant ils les coupent.

     Raisonnement primaire. Instinct. Le choc. Un silence de mort est tombé sur le magasin. Ne laissant que la voix du journaliste le percer d’horribles précisions :

     — Les témoins, choqués, ont rapporté avoir vu l’homme être traîné hors de son 4×4 avant d’être forcé à s’agenouiller. C’est alors que les militants l’ont battu à mort avec des barres de fer et pieds de biche. Un acte barbare que condamne dès à présent le Gouvernement.

     Je ferme les yeux. Le temps d’encaisser la violence de la nouvelle. Malheureusement, mon cerveau s’amuse à mettre en images les propos du journaliste. Je rouvre les paupières pour fuir ma propre imagination.

     — Les enfoirés, siffle ma cliente.

     — Connards, renchérit Béa.

     Je fixe l’écran de ma caisse. Cet automobiliste, ça aurait pu être moi ou Mika. OK on roule pas en 4×4, mais quand même ! Qu’est-ce qui pourrait les empêcher, maintenant qu’ils ont tué une première fois ?

     — Le Gouvernement a déjà ordonné le déplacement d’unités de dispersion sur place. D’autres mesures devraient être prises dans le courant de la journée.

     — Enfin, ils envoient les C.R.S, je soupire.

     Jusqu’à maintenant, ils se contentaient des forces de l’ordre pour les ronds-points, préférant concentrer les C.R.S sur les centres-villes. Des personnes en manque de moyens, face à l’Armée Verte. Je vois un espoir, celui de la fin du calvaire. La fin des blocages, la reprise d’une vie normale. Ne plus avoir peur pour ma prime ou pour mon avenir dans le commerce.

     — Phénomène inquiétant, l’ensemble de la France Métropolitaine est en vigilance rouge pour la neige et le verglas. C’est la stupeur chez les vauclusiens peu habitués à ces événements. Météo France parle d’une vague de froid exceptionnelle et la question des moyens pour contrer les fortes chutes de neige dans les départements du sud se pose. Faut-il réellement s’alarmer de cette vague de froid ? La réponse du Docteur Aublond, climatologue et spécialiste de la région.

         En vigilance ? Pour de la neige ? Non… Ils se plantent. Il ne neige pas dans la plaine en novembre, ils doivent encore s’alarmer pour rien. Ils le font souvent pour les vigilances d’orages. Ou la neige restera seulement sur le Ventoux, la montagne qui nous domine. Mes collègues se mettent à piailler avec les clients. Il doit y avoir une erreur. Un bug dans le programme des alertes. Tout un pays ne peut pas être en vigilance rouge.

     — Pour parler en des termes simples, nous observons un refroidissement drastique en période hivernale qui peut tout à fait modifier le climat à grande échelle et avoir un impact sur la nature, mais aussi les activités humaines. La neige en plaine dans le Vaucluse pourrait devenir quelque chose d’annuel et sur des périodes étendues alors que nous sommes habitués à des épisodes brefs et isolés aux alentours de février.

     — Merci Docteur Aublond. La neige tombera-t-elle comme le prévoit Météo France ? Pour le moment le ciel est blanc sur la Cité des Papes. Tout de suite, passons aux résultats sportifs…

     — De la neige en plaine un 15 novembre, on n’a jamais vu ça ! D’ordinaire elle ne descend pas de la montagne ! appuie la grand-mère.

     Et c’est pas aujourd’hui que ça arrivera !

     Nous avons l’habitude de voir la montagne blanchir à son sommet. Même si le Mont Ventoux est un paysage lunaire dépourvu de végétation à cause des vents violents, la neige lui donne toujours un éclat nouveau. Mais elle reste souvent tout là-haut.

     — Ces climatologues sont juste bons à nous faire peur, ronchonne ma cliente. Comme toujours, il va faire froid et nous ne verrons pas l’ombre d’un flocon !

     — Je ne crois pas, réplique une cliente trentenaire en caisse. Nous sommes dans un grand changement.

     — Vous êtes jeune et impressionnable. Croyez-moi, la neige ne tombera pas.

     Je sens qu’il y a de l’électricité dans l’air et ça ce n’est pas bon. Nous échangeons un bref regard avec Cathy. Je choisis de faire diversion en proposant à ma cliente, qui vient de régler, un petit cadeau. Nous avons des bons de réductions valables hors soldes pour de futurs achats afin de récompenser ceux qui dépensent le plus. Je me glisse derrière le comptoir et en récupère plusieurs.

     — Madame, permettez-moi de vous offrir cette réduction. N’hésitez pas à revenir avec vos petites-filles une fois les fêtes passées !

     Cathy en donne également un à sa cliente. Les esprits sont apaisés. Parfois il ne faut pas grand-chose. Lentement, le magasin se vide de nouveau. Nous n’avons pas fait de miracle. Mais nous avons tenté de sauver les meubles. Il est l’heure de ma pause de midi. Je vais pouvoir me changer un peu les idées.

     Je me rends dans la salle de pause où je récupère mon téléphone. C’est l’occasion de liker les magnifiques photos de la Réunion postées par ma belle-mère. Nous ne nous sommes vues qu’une seule fois, pour notre mariage avec Mika. Mais j’aime sa famille et toute cette positivité qu’ils ont en eux.

     Amélie choisit de prendre sa pause avec moi. Ensemble nous partons dans la galerie. Je meurs d’envie d’un sandwich au poulet. Les immenses yeux verts d’Amélie, qui lui mangent une bonne partie du visage, regardent partout. Je peux voir son regard ricocher sur le sol de marbre clair, sur les enseignes, et les affiches suspendues au plafond annonçant un Noël fou, fou, fou !

     Mais la réalité, c’est qu’il n’y a plus de clients. Les rares courageux sont repartis et dans chaque boutique c’est le triste spectacle de vendeurs greffés à leur téléphone qui jettent un regard plein d’espoir à l’écho de nos pas. Mais nos badges dorés suffisent à briser leurs rêves.

     — Moi qui aimais tant la galerie à l’approche de Noël, soupire Amélie. C’est d’un triste…

     Les lumières festives scintillent pour rien. Nous sommes trop habituées pour nous émerveiller. Il n’y a pas d’enfants qui courent. Qui demandent à voir le Père Noël et ouvrent grand les yeux face aux vitrines de jouets. Non. Il n’y a que la bande son qui diffuse des contes de Noël dans le vide des allées. Et des automates qui saluent des passants inexistants. Mon cœur se serre.

     Je me souviens lorsque j’étais enfant. Quand je venais rêver à toutes ces choses. Où nous passions une journée entière ici. Il y avait cette foule, ces gens bienveillants. Ces sacs débordant de paquets.

     « C’est des lutins du Père Noël dissimulés en humain » affirmait ma mère. Et j’y croyais. Il y avait aussi les montagnes de chocolats. Et toutes ces belles décorations.

     Les vendeurs inquiets traversent l’allée pour aller chez la concurrence. Ils partagent leur peur et un café. C’est étrange. Même les filles de notre plus grand concurrent nous saluent et nous invitent à les rejoindre.

     — On a des viennoiseries ! argumente l’une d’elle.

     Nous nous regardons avec Amélie. Personnellement, pour des viennoiseries, j’irais au bout du monde. Amélie me murmure que ça serait pas mal de voir comment ça fonctionne pour eux. J’approuve et nous les rejoignons.

     Nos boutiques sont très différentes. La nôtre est d’un blanc immaculé, aux podiums vernis mettant en valeur la couleur des vêtements. Ici, tout est noir et un peu fouillis. Un savant dérangement tout à fait organisé qui donne un côté underground à ce magasin.

     Une ado, sûrement une apprentie, me tend un gobelet de café avec un sourire.

     — Vous n’auriez pas plutôt du chocolat chaud ? Je n’ai pas le droit à la caféine, je grimace.

     — Oups ! Je vais vous faire ça, rougit-elle.

     — C’est pour quand ? me questionne une jolie rousse avec un badge « Manager ».

     — Mi-février !

     Je bois une gorgée bouillante. J’aime sentir mon corps se réchauffer. Pas que nous ayons froid dans la galerie, mais je suis une frileuse. J’observe la girafe rousse aux jambes interminables. Des taches de rousseur constellent son visage. Elle semble assurée et confiante. Comme si elle n’en était pas réduite à proposer un café à la concurrence.

     — Alors, vous avez eu du monde ? demande une vendeuse.

     — On a eu une vague… Et vous ?

     — Personne, soupire la manager. J’ai demandé l’autorisation au siège de fermer. Entre l’Armée Verte et la neige annoncée…

     — D’ailleurs toutes les boutiques de l’allée Sud le font, renchérit sa collègue.

     — On n’en a pas encore parlé dans l’allée Est, je confesse. Mais je pense que nous nous dirigeons vers ce choix.

     J’ai mal. La fermeture engendrera forcément une diminution du salaire. Certains disent que les commerçants doivent être bien contents d’avoir un prétexte pour rester chez eux, mais c’est faux. Nous voyons seulement une partie de nos revenus s’envoler comme de la poussière sous le vent du sud. Je place maintenant toute ma foi dans les C.R.S qui délogeront l’Armée Verte.

     — L’hypermarché parle d’un chômage technique, reprend la manager. Ils vont fermer pour aujourd’hui.

     Je reste interdite. L’hypermarché qu’entoure la galerie est l’un des plus grands du pays. S’il ferme, c’est qu’il n’y a pas d’espoir de faire le chiffre. Mais ça, je le refuse. J’ai besoin de ma prime de résultat ! J’en ai besoin pour constituer un capital à mon fils. Et je refuse que des idiots en vert me la vole ! J’ai bossé si dur toute l’année… J’ai tellement la rage que j’ai envie de pleurer.

     Le téléphone sonne. L’apprentie se précipite pour répondre alors que je dois m’appuyer contre le comptoir. Ma tête tourne légèrement.

     — Tu n’as pas l’air bien ! s’alarme Amélie.

     — Vous avez déjeuné ? demande la manager.

     Je souffle un « non » à peine audible. Je vois ma prime et les fruits de mon labeur me filer entre les doigts. Je vois défiler toutes ces heures perdues dans les bouchons. Et la tête de ce crétin qui me bloque chaque matin ! Je n’en peux plus. Je suis épuisée par toutes ces conneries. Je voudrais juste bosser en paix et avoir ma thune. Ne plus être enfoncée sous l’eau par des alarmistes. Et ne plus ressentir ce frisson quand je pense à l’avenir.

     — Diddie va lui chercher un déjeuner ! Mangez ça.

     Elle me tend un pain au chocolat. Je me laisse glisser au sol pour m’asseoir dans l’espoir que mon vertige s’apaise.

     — L’allée Ouest ferme, lâche l’apprentie. Je crois que l’Armée Verte a gagné… Pourquoi ils s’en prennent à nous ?

     — Pour lutter contre la société consumériste et faire pression sur l’État en créant un manque à gagner sur la T.V.A, je murmure. Malheureusement, nous sommes des victimes collatérales.

     À cet instant, la manager fait quelque chose de curieux. Alors que nos deux enseignes se concurrencent depuis des années sans pitié, elle s’assoit face à moi et me prend les mains.

     — On est tous dans le même bateau…

     — Vous avez eu les infos ? questionne Amélie.

     — Non, on n’a pas allumé la radio, répond l’ado.

     Je fixe le vide. Ma bouche se tord sous le souvenir des mots du journaliste.

     — L’Armée Verte a exécuté un homme. Ils ont franchi la ligne rouge et maintenant les C.R.S vont intervenir, j’explique.

     — Quelle horreur… murmurent les vendeuses.

     Je suis tant épuisée par tout ça.

     — Et si l’Armée Verte résiste ?

     Voilà des semaines qu’ils luttent contre les flics et gendarmes. Des semaines que nous les voyons arroser les forces de l’ordre à coup de lacrymos et cocktails Molotov. C’est une possibilité qu’il ne faut pas gommer malgré tout l’espoir que j’ai.

     — Il faudra se battre, je réponds sombrement.

     — Tu n’y penses pas, Caro ! Tu vois l’équipe du magasin aller se battre contre ces dégénérés ? Ils ont tué un mec ! Ils rigolent pas ! Seules, on ne pourra pas !

     Seuls, nous sommes voués à couler. Mon emploi pourrait disparaître. Comment retrouver un job en étant jeune maman et avec notre taux de chômage actuel ? Cette perspective m’angoisse. J’ai besoin de travailler. Pour moi, pour m’accomplir. Et pour aider à nourrir mon foyer.

     Mais ça, l’Armée Verte est en train de nous l’enlever. Ils nous volent nos emplois. Ils sont prêts à nous foutre dans la merde. Et ça, je ne le supporte plus. Ils se trompent de cible.

     — Mais si tous les magasins s’unissent… souffle la manager.

     — Attendez ! Vous voulez faire une révolte ? panique Amélie.

     Oui. C’est précisément cette flamme qui brûle dans nos yeux. Je touche mon ventre. Je refuse que mon fils grandisse sous le joug de l’Armée Verte qui nous prive peu à peu de nos droits les plus élémentaires. Je veux pouvoir aller et venir librement. Je veux pouvoir bosser et lui offrir de jolies choses. Je veux me déplacer sans la crainte de me faire buter. Je veux vivre, tout simplement.

     — Nous devons nous unir. Il n’y a pas d’autre solution, poursuit la rouquine.

     — Mais comment ? On ne va pas aller se battre quand même ? tremble l’apprentie.

     — Non. Nous serons plus intelligentes ! je rétorque en me levant.

     Je prends le déjeuner offert par nos concurrents. Une nouvelle résolution crépite comme un feu aux quatre vents qui ne demande qu’à tout embraser. Oui, nous nous organiserons. Je regarde les rideaux de fer qui se baissent un à un. L’air dépité des employés a de quoi briser le cœur, et attise ma résolution. Nous devons trouver le moyen de lutter et de résister !

     Je m’immobilise devant l’entrée principale de l’hypermarché. La grille est en train d’être descendue. J’aurais aimé que nos concurrents se trompent.

     — Vous fermez ? je m’étonne.

     — Ça me paraît évident, grogne le type.

     Il a la clope au bec. Il s’en fout totalement de l’interdiction de fumer à l’intérieur.

     — Mais, et si des clients viennent ! couine Amélie.

     — Ils viendront pas. Y a des tarés dehors et la neige qui menace. Vous devriez vous barrer aussi.

     — Non ! je m’emporte. Partir, c’est les laisser gagner. Je suis censée être là jusqu’à dix-neuf heures et j’y serai !

     Son mégot tombe au sol. Il l’écrase. Il n’a donc même plus un minium de respect pour son lieu de travail.

     — C’est vous qui voyez. Mais si j’étais en cloque, je penserais d’abord à ma gueule et pas à mon magasin.

     Mes poings se serrent et se verrouillent. Ce crétin croit quoi ? Si le magasin fait faillite, on ne sera pas plus avancés ! Et c’est ce qui nous pend au nez ! J’ai une sorte de brûlure dans le ventre, comme si la colère prenait naissance là où dort mon enfant. Comme s’il m’offrait son énergie combative.

     Tu n’es pas encore de ce monde et pourtant, je me bats pour toi, mon fils…

     — Penser à mon magasin, c’est penser à mon job et à ma famille. Si je me fais virer, on sera dans la merde ! Alors quoi ? Vous fuyez ? Vous quittez le navire en supposant que ça va couler au lieu de le sauver ?

     Cet abruti ricane. Amélie pose ses mains sur mes épaules.

     — Viens, Caro, il vaut pas le coup.

     J’accepte de la suivre. Il est bien planqué derrière sa grille. Quand nous empruntons l’allée Est, je vois des rideaux se baisser. Et des employés en larmes. Rachida hurle dans le téléphone du magasin.

     — Congés sans solde, c’est quoi ces conneries ?

     Sa fureur est telle que des mèches s’échappent de son voile noir. Son front est en sueur. Les employées forment un cercle autour d’elle. Elle raccroche avec tant de haine que le téléphone aurait pu exploser.

     — Bon. La direction dit que si nous fermons à cause de l’Armée Verte, ce sera des congés sans solde. Pas un chômage technique.

     — Quoi ? je m’étrangle. Ils n’ont pas le droit !

     — Ils ont dit à situation inédite, mesures inédites. Ce que fait l’Armée Verte a encore plus d’impact que les Gilets Jaunes. Tout est très différent. Les Gilets nous laissaient passer sans heurts. Et ils n’avaient pas les moyens de rester là durant des semaines. Eux, ils nous sanctionnent, nous détruisent moralement et s’appliquent à ce que chaque personne rentre chez elle pour ne pas consommer. Soit nous acceptons le deal, soit c’est une rupture.

     — On ira aux prud’hommes ! s’enflamme Cathy.

     — Aller aux prud’hommes, c’est risquer une réputation et l’impossibilité de trouver un autre boulot, soupire Alice.

     Je m’avance. Je prends place au centre du cercle. J’ai en moi une force nouvelle. Elle est ce feu qui me donne l’énergie de m’opposer au système.

     — Il n’y aura ni chômage technique, ni congés sans solde, ni rupture. Parce que nous allons nous unir aux autres et nous battre ! Si les C.R.S ne les délogent pas, ce sera à nous de le faire !

     — Nous battre ? Contre eux ? murmure Lisa.

     — Nous battre ! Intelligemment. Si nous nous unissons à toutes les boutiques, nous serons plus forts qu’eux ! On ne peut pas laisser l’Armée Verte gagner.

     Au lieu d’un cri de guerre, j’obtiens des mines gênées et des regards fuyants. Ma gorge se noue.

     — Allons. On ne peut pas les laisser ruiner nos vies…

     — Ils sont plus forts, Caro. C’est comme ça. Se lancer dans la guerre pour nos vies, c’est risquer une escalade… Et si la situation nous échappait ? réplique Cathy. On doit suivre le système, c’est tout. Et espérer que les C.R.S réussissent là où les autres ont échoué. Mais pour aujourd’hui, c’est mort.

     — Mais…

     — Laisse tomber, lâche Alice.

     Je me tourne vers Amélie, espère un soutien de sa part. Mais rien. Elle suit les autres dans l’arrière-boutique. Une larme de rage roule sur ma joue. Rachida m’étreint.

     — Allez viens. Tu es enceinte, tu pourrais négocier avec ton médecin un arrêt anticipé pour ne pas avoir le stress de voir les C.R.S échouer ou pas.

     — Je. Ne. Viendrai. Pas.

     Je détache chaque mot avec toute ma résolution. Ils peuvent fuir. Ils peuvent se soumettre. Mais moi, je serai là. Les filles sont comme des vagues à l’assaut d’un rocher dans la tempête. Elles tentent de me convaincre de partir. Mais je les ignore. Elles ont choisi de partir. J’ai décidé de rester.

     Rachida me jette un regard douloureux. Puis, lorsqu’elle comprend que je ne bougerai pas, elle me tourne le dos. Le silence dans la surface de vente est troublant. Il laisse entendre les murmures des autres magasins. J’observe la fuite des derniers employés. Et les rideaux de fer qui se ferment un à un.

     Je comprends que je serai la dernière à rester. Dans quel but ? Si ce n’est celui de montrer que céder à la peur est ridicule. La radio grésille un peu. Je lève les yeux vers un haut-parleur.

     — Un point d’actualité. C’est l’escalade de la violence dans les manifestations. On rapporte des centaines de blessés par les tirs de Flash-Ball dans les rangs de l’Armée Verte. Les manifestations deviennent ingérables dans les grandes villes. En Avignon, la situation est désastreuse. Les commerçants ont été contraints de baisser le rideau de fer pour résister aux casseurs. Des groupes de pilleurs se sont joints au cortège d’écologistes extrémistes. Charles Alawi est sur place.

     — Ici c’est le chaos ! L’Armée Verte répond avec violence à l’intervention des unités de dispersion. Des passants ont violemment été pris à partie et aucun commerce n’a pu ouvrir. À quelques semaines de Noël, c’est une catastrophe économique.

     Je n’écoute plus. C’est la même chose depuis des semaines. L’Armée Verte. Les manifestations. Cette France en proie à la violence et dans laquelle je suis plongée. Je pose la main sur mon ventre. Je veux le meilleur pour mon fils. Je veux lui offrir une belle vie. Mais chacun de ces discours commencent à m’atteindre et la peur grandit un peu plus à chaque seconde.

     — La classe politique a également réagi à l’exécution de l’automobiliste, reprend le journaliste. Le Président lui-même a qualifié cet acte d’ignominie et appelle à la plus grande sévérité envers les bourreaux. Par ailleurs, Michel Raucoin, ministre de l’Intérieur annonce un déploiement sans précédent des C.R.S. Toutes les forces seront mobilisées dans le cadre d’un état d’urgence.

     Au fil des mots, la colère monte.

     — Et tout de suite, la présidente du Parti Socialiste et Premier ministre va s’exprimer au micro d’Antoine Lambert.

     — Madame le Premier ministre, auriez-vous quelques mots à nous dire concernant l’escalade de la violence et l’exécution de cet automobiliste ?

     — Bien sûr. Il est tout simplement inadmissible que ce groupe d’extrémistes puisse prendre la décision d’exécuter. Il ne s’agit plus d’écologie, mais d’un acte de barbarie pure qui sera sévèrement puni. J’en appelle au principe de tolérance zéro. Nous ne laisserons pas cette organisation terrifier et mettre en danger nos concitoyens. L’état d’urgence est déclaré. Il a pour but de protéger les citoyens. Nous invitons déjà les gens à limiter leurs déplacements, à éviter les zones signalées sur le site mis en place par le Gouvernement qui vous sera proposé sur les réseaux sociaux.

     Je ne peux m’empêcher de lever les yeux au ciel.

     Il est trop tard, Madame Le Premier Ministre. Nous sommes déjà en danger.

     Si j’ai confiance en notre Président et en ses promesses tenues, son Gouvernement composé de membres des différents partis politiques me pose soucis. Parfois, on sent la difficulté à accorder les violons. Je conçois que notre Président ait voulu prôner une certaine équité en choisissant ses ministres dans chaque parti, mais j’ignore si l’idée était si bonne que ça.

     Tout l’après-midi, j’entends différents représentants politiques s’horrifier de l’exécution et des violences. Mais afficher son indignation à la radio ne suffit pas. Il faut réagir. Entrer en action et nous sortir de cette merde !

     Comment on a pu en arriver là ? À cette galerie vide aux magasins fermés un samedi. Alors qu’il y a quelques temps, je me plaignais du monde et de l’impossibilité de pouvoir prendre une vraie pause déjeuner tant nous étions débordées.

     Je tiens mon rôle. Droite. Silencieuse. Avec sur les épaules le poids de cette atmosphère sombre et terrifiante. J’ai mon smartphone dans la main. Je navigue sur les réseaux. Tout le monde parle de la fermeture des boutiques. De la neige qui commence à tomber. De ce meurtre de l’Armée Verte, renforçant de détails une exécution barbare. Et ça me retourne. Ils vont trop loin. Beaucoup trop loin.

     Les lumières de la galerie se sont éteintes, en même temps que le réseau. Puis celles du magasin. Une coupure visiblement générale et à laquelle je ne peux rien faire. Je n’écoute pas le froid qui me gagne. Et qui transforme mon souffle en vapeur.

     Dans la pénombre, seulement percée par la lumière de mon smartphone, le moindre bruit devient effrayant. J’écoute les rats courir sur le marbre. Des habitants de la nuit. Mais je ne bouge pas. Car je sauverai mon navire. J’en ai la conviction. Même si maintenant traverser les barrages des ronds-points me fait peur. Et si l’un d’eux était pris d’un coup de folie parce que je suis enceinte ?

     Je frissonne non plus de froid mais de peur. À chaque minute qui passe, la crainte grandit.

     Je quitte la galerie à dix-neuf heures. Dans le silence et l’écho de mes pas. Il n’y a plus de vigile. Il n’y a plus personne pour fermer la galerie. La lumière de mon téléphone guide mes pas. Et dehors, il n’y a que moi et la neige. Cette neige que j’ai juré ne jamais voir tomber un 15 novembre. Cette neige qui me hurle maintenant à quel point nous sommes dans la merde. Cette neige qui m’évoque ma sœur et son combat.

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